Le lycée d’aujourd’hui. Moins d’heures d’enseignement pour économiser des profs.

Sophie, nous l’appellerons ainsi pour protéger son anonymat, est enseignante de mathématiques dans un grand lycée de l’agglomération grenobloise. Elle enseigne depuis plus de vingt-cinq ans. Et elle raconte.

Mère de trois enfants et prof de math. A ces deux titres, une « année horrible », l’année scolaire 2020-2021, celle de la crise sanitaire et de la réforme des lycées.
« Comme mère, j’ai vu les réductions d’horaires, entre ce qu’a connu l’aînée et son petit frère.
 Avec Blanquer, nous avons vécu la disparition des maths dans le « tronc commun» en 1ère et Terminale. » Depuis la rentrée 2019, ce « tronc commun » représente seize heures d’enseignement par semaine. Les lycéens doivent par ailleurs choisir trois « spécialités », dont l’une est abandonnée en terminale.

Chaque ministre y met sa patte

Premier constat. « L’Education nationale, c’est une dépense importante pour l’État ; chaque nouveau ministre met sa touche de réduction de budget : la réforme Blanquer s’est traduite par une réduction importante des heures enseignées. »

Jusqu’à la session 2020, les épreuves du bac avaient lieu en fin de terminale (sauf pour le français).
Désormais, le bac prend en compte les notes de contrôle continu de première, celles du tronc commun de terminales et les épreuves restant (outre le français inchangé et en 1ère) sont programmées en terminales mi-mars pour les deux spécialités et en juin pour la philo et le « grand oral ». « En 2019-2020 du fait de la pandémie, il fut difficile d’assurer tous les enseignements et les épreuves n’ont pas eu lieu. C’est donc le contrôle continu intégral sur la terminale qui a été pris en compte pour l’obtention du bac », constate Sophie, en prenant sa casquette d’enseignante.

L’année du bac Blanquer

L’année scolaire 2020-2021 a été celle du nouveau bac Blanquer. « Nous avions devant nous des jeunes gens qui avaient suivi une seconde non adaptée à la réforme, des lycéens qui avaient vécu un confinement au printemps 2020 pendant leur première et donc qui arrivaient « fragiles » en terminale. Les épreuves devaient avoir lieu en mars, ce qui ne nous laissait pas le temps de boucler le programme de première, trop lourd, d’autant plus que nous avions dû faire classe à des demi-groupes. »

Mais pour Sophie, il y a plus préoccupant que les effets de la crise sanitaire de 2020. « Cette nouvelle réforme, pour les maths, est surprenante mais surtout inadaptée. »

Ce qu’on nous demande est impossible

Nombre de lycéens abordent la seconde « avec un petit niveau, voire aucune base solide en maths. 
Or en seconde, on leur demande d’apprendre plus, de démontrer, de raisonner. Impossible pour des jeunes qui ont un niveau trop faible et ils sont majoritaires. Ce que l’on demande aux enseignants est une mission impossible, avec les temps d’enseignement alloués dans des classes hétérogènes. »

Evidemment, la crise sanitaire n’a rien arrangé. Difficile à vivre pour les enseignants. Aux difficultés d’enseignement liées aux nouveaux programmes, s’ajoutaient des obligations de téléenseignement sans solution informatique réelle ou solide (logiciels, équipements), le manque d’information…  « Nous recevions les informations par les médias et non par l’Éducation nationale, l’employeur. »

Au quotidien, la situation était critique. « Trois à quatre lycéens sur 35 faisaient le job en distanciel ! On a tous fait ce constat entre collègues. Quand nous avons dû reprendre en cours d’année des enseignements en classe plus en distanciel, on n’en pouvait plus. La pression des parents ne nous a pas aidés. »

Ce que nous avions fait ne servait à rien

L’ambiance au lycée était anxiogène parmi les profs mais aussi parmi les élèves. « Avec la réforme Blanquer, les lycéens de ma classe « Term spé maths » (6 heures par semaine) ne se voient que sur mon créneau de cours soit six heures par semaine. Ils ne se connaissent pas ou peu, l’ambiance de classe qui y est souvent au travail et à l’entraide n’y est plus, et je ne peux être leur professeur principal et ainsi les aider dans leur démarche d’orientation (comme auparavant pour les terminales scientifiques) car ils ne forment pas là une classe. »

Et puis il y a eu la décision prise par le ministère en décembre 2020 : l’adaptation à la baisse des programmes de la spécialisation mathématiques. « Plusieurs collègues et moi nous sommes effondrés : nous avions fait l’enseignement de ce qui devenait « non obligatoire » dans les apprentissages ; cette modification de programme nous parvenait beaucoup trop tard. »

Pour Sophie, « même sans l’épidémie de Covid, ces programmes que nous avions à la rentrée 2020 n’étaient pas viables ; les inspecteurs le reconnaissaient et d’ailleurs, dès juillet 2021 pour la rentrée de septembre, les programmes ont été aménagés avec une moins grande pression pour pouvoir achever ce qui est nécessaire en vue des épreuves de mars 2022. »

Le grand oral devant des profs d’une autre matière

Mais revenons au bac 2021, organisé tant bien que mal en juin dernier.

C’était le baptême du trop fameux « grand oral ». « Nous, les professeurs, avons été formés à cette nouvelle épreuve en toute hâte jusque au moins de juin. Une formation, si l’on peut dire, limitée à quelques heures. Ont été convoqués aux jurys beaucoup de collègues non formés et ceux formés ont été le plus souvent de réserve ! »

L’épreuve concernait tous les candidats au bac, en terminale, sur deux spécialités. L’élève devait avoir, parmi les deux profs qui l’interrogeaient, au moins un enseignant d’une de ses deux spécialités. « J’ai surveillé des élèves qui n’ont eu aucun prof de leur spécialité devant eux. Bien sûr, on ne le leur a pas dit, mais ils l’ont compris en voyant les autres passer. »
 Les candidats étaient convoqués sur une demi-journée et devait parfois attendre plus de 3h sans avoir le droit d’accéder à papier, téléphone, stylo… « Ces épreuves du grand oral ont été très contestées. » On comprend.

Aujourd’hui, la classe a repris, dans les conditions d’une crise sanitaire qui se poursuit. Et d’une crise de l’Education nationale qui, chaque année, creuse encore ses absurdités. Au point que l’on pourrait imaginer que c’est réfléchi.

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