Marie-Germaine, ex-enfant déracinée de la Réunion, « née une seconde fois à 61 ans »

Par Manuel Pavard

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Marie-Germaine Périgogne, lundi 14 septembre, près de l'Espace Victor-Schoelcher, à Seyssins, où elle présentait et dédicaçait son ouvrage "Les déracinés de la Réunion". © Manuel Pavard
Marie-Germaine Périgogne était invitée par AlterÉgaux Isère, du 14 au 16 septembre, dans l'agglomération grenobloise où elle a rencontré des collégiens et lycéens et présenté son livre "Les déracinés de la Réunion". L'histoire de l'une des deux mille enfants réunionnais arrachés à leur île natale de 1962 à 1984 pour repeupler les campagnes françaises. Déportée dans la Creuse à 3 ans et rebaptisée, elle n'a découvert sa véritable identité qu'à l'adolescence, avant de retrouver son vrai nom en 2024, à l'âge de 61 ans. Et de mener le combat collectif contre ce "mensonge d'État", qui a abouti à la loi de réparation du 29 juin 2026. Rencontre.

C’est une his­toire qui raconte le racisme d’une époque et d’un pays, la déco­lo­ni­sa­tion jamais ache­vée de ces anciens « confet­tis de l’empire » qu’on appe­lait dépar­te­ments d’outre-mer (DOM) [NDLR : deve­nus aujourd’­hui les dépar­te­ments et régions d’outre-mer (DROM)]. Celle de ces mineurs réunion­nais qu’on a sur­nom­més « les enfants de la Creuse ». Et ce, même si la Creuse n’est que l’un des 83 dépar­te­ments concer­nés. « Il y en a eu aus­si en Isère », confie Marie-Ger­maine Péri­gogne. De pas­sage dans le dépar­te­ment du lun­di 14 au mer­cre­di 16 sep­tembre, à l’in­vi­ta­tion de l’as­so­cia­tion Alte­rÉ­gaux Isère, elle est venue pré­sen­ter son livre, Les déra­ci­nés de la Réunion (Nou­velles Sources). Et ain­si nar­rer « l’his­toire des 2015 enfants réunion­nais arra­chés à leur terre natale comme des objets, de 1962 à 1984 ».

Un épi­sode aus­si hon­teux et scan­da­leux que mécon­nu, du moins en métro­pole. « Je suis inter­ve­nue dans quatre classes aujourd’­hui, en col­lège et lycée, et aucun élève n’en avait enten­du par­ler », constate celle qui est deve­nue l’une des figures de ce com­bat, en tant que pré­si­dente de la Fédé­ra­tion des enfants déra­ci­nés des DROM et direc­trice de cam­pagne en France pour l’i­ni­tia­tive Jus­tice Europe. Une mécon­nais­sance qui n’é­qui­vaut tou­te­fois pas au dés­in­té­rêt. Au contraire même. « J’ai été vrai­ment contente d’é­chan­ger avec eux parce qu’ils étaient inté­res­sants et inté­res­sés », se féli­cite-t-elle.

La « machination » mise en place par Michel Debré

Pour mieux com­prendre, il faut « se replon­ger dans les années 60 ». À l’é­poque, « La Réunion était un dépar­te­ment très pauvre », explique Marie-Ger­maine Péri­gogne. « Et quand Michel Debré arrive comme dépu­té de La Réunion, après avoir été Pre­mier ministre du géné­ral de Gaulle, il a peur de la démo­gra­phie galo­pante de l’île ; peur aus­si d’une explo­sion sociale, de ces enfants qui risquent de deve­nir des délin­quants ou des futurs contes­ta­taires. » Voire de s’emparer des reven­di­ca­tions auto­no­mistes crois­santes, por­tées notam­ment par le Par­ti com­mu­niste réunion­nais (PCR).

Monu­ment aux enfants de la Creuse à l’aé­ro­port de La Réunion-Roland-Gar­ros. © Rémih, CC BY-SA 4.0, via Wiki­me­dia Com­mons

L’homme va alors mettre en place « une machi­na­tion », pour­suit-elle. À savoir « pré­le­ver le maxi­mum d’en­fants, des bébés jus­qu’aux ado­les­cents, pour les trans­plan­ter, dépla­cer, déra­ci­ner, dépor­ter dans des zones rurales de l’Hexa­gone ». Michel Debré espère ain­si faire d’une pierre deux coups : réduire la (jeune) popu­la­tion locale donc, mais éga­le­ment repeu­pler cer­tains dépar­te­ments métro­po­li­tains vic­times de l’exode rural, comme la Creuse, le Tarn, le Gers, la Lozère, les Pyré­nées-Orien­tales…

« La fratrie de six a été éclatée »

C’est dans ce contexte que Marie-Ger­maine Péri­gogne, née à Bois-de-Nèfles Saint-Paul, dans l’ouest de La Réunion, a été exi­lée dans la Creuse, à l’âge de 3 ans. « J’ai su par la suite que ma mère bio­lo­gique était gra­ve­ment malade, donc j’ai été pla­cée à la pou­pon­nière de Saint-Denis pen­dant un an. Et après, je suis par­tie en 1966, avec le plus grand nombre d’en­fants. » Elle fait en effet par­tie des quelque 200 enfants réunion­nais envoyés cette année-là dans la Creuse — le plus gros trans­fert de ce pro­gramme de dépor­ta­tion.

Marie-Ger­maine Péri­gogne embarque dans l’a­vion avec ses cinq frères et sœurs. Sans savoir qu’elle ne les rever­ra pas avant treize longues années. Car à l’ar­ri­vée dans le foyer, à Gué­ret, « la fra­trie de six a été écla­tée », raconte-t-elle. « Les trois pre­miers sont res­tés à la DDASS jus­qu’à leur majo­ri­té et les trois der­niers adop­tés par des familles dif­fé­rentes. Moi, je me suis retrou­vée dans une famille d’ac­cueil où j’ai été mal­trai­tée pen­dant quatre ans. C’é­tait l’en­fer ! »

« À l’âge de 16 ans, j’ai décou­vert par hasard un docu­ment disant que j’a­vais une autre iden­ti­té, que je m’ap­pe­lais en réa­li­té Marie-Ger­maine Péri­gogne, née à Bois-de-Nèfles Saint-Paul, à La Réunion. »

Heu­reu­se­ment, après ces « quatre années de mal­trai­tance », la fillette est « adop­tée par une famille aimante, dans le vil­lage de La Brionne ». En revanche, « le racisme puis­sance 10, dans la Creuse des années 60, ça a été hor­rible », se sou­vient-elle. « Et je regrette d’a­voir vécu dans le men­songe pen­dant tant d’an­nées. » N’ayant aucun sou­ve­nir des trois pre­mières années de sa vie pas­sées à La Réunion, Marie-Ger­maine Péri­gogne croit s’ap­pe­ler Valé­rie Lavaud (le nom de famille de ses parents adop­tifs), née à La Brionne, dans la Creuse. Pour­tant, le nom, la date, le lieu de nais­sance… « Tout était faux ! »

« J’a­vais quand même beau­coup de ques­tion­ne­ments par rap­port à ma cou­leur de peau, mes che­veux cré­pus », recon­naît-elle. « Je trou­vais que je ne res­sem­blais pas du tout à mes parents. Mais quand j’en par­lais à ma mère, elle me mon­trait une pho­to de mon père en me disant ‘mais si, regarde ton papa, il est bron­zé, tu lui res­sembles’. On m’a tel­le­ment mar­te­lé ‘je suis ton papa, je suis ta maman’ que j’y ai cru. »

Marie-Ger­maine Péri­gogne raconte dans son livre la décou­verte de sa véri­table iden­ti­té, à l’âge de 16 ans. © Manuel Pavard

C’est à l’a­do­les­cence que tout va bas­cu­ler. « À l’âge de 16 ans, j’ai décou­vert par hasard un docu­ment disant que j’a­vais une autre iden­ti­té, que je m’ap­pe­lais en réa­li­té Marie-Ger­maine Péri­gogne, née à Bois-de-Nèfles Saint-Paul, à La Réunion », relate-t-elle. Le choc est immense : « Là, je me dis, ce n’est pas pos­sible, qui suis-je en fin de compte ? Ça a été un tsu­na­mi d’é­mo­tions, de la colère, de la haine, de la frus­tra­tion… J’en ai énor­mé­ment vou­lu à mes parents adop­tifs. »

« J’ai appris que j’avais des frères et sœurs qui habitaient à Guéret’

Pour l’a­do­les­cente qui, jusque-là, tra­vaillait bien à l’é­cole, « c’est la chute totale : j’ai redou­blé ma pre­mière, j’ai lou­pé mon Bac », énu­mère-t-elle. Valé­rie/­Ma­rie-Ger­maine n’est en outre pas au bout de ses sur­prises : « Ma mère m’a appris que j’a­vais des frères et sœurs qui habi­taient à côté… À Gué­ret. C’est-à-dire que je les croi­sais dans Gué­ret sans savoir qu’ils étaient mes frères et sœurs. À ce moment-là, j’ai donc déci­dé de les retrou­ver un par un. Et je les ai retrou­vés un par un. »

Dif­fi­cile mal­heu­reu­se­ment de rat­tra­per le temps per­du et cette « enfance volée » lors­qu’on n’a pas gran­di ensemble. « J’é­tais contente de les retrou­ver mais le sujet de l’exil était tabou, on n’en par­lait pas entre nous », avoue la Réunion­naise dont l’un des frères aînés, sub­mer­gé par les émo­tions, « n’a pas sup­por­té » le choc de ces décou­vertes. « Il s’est pen­du, à 32 ans. »

Seuls les communistes réunionnais avaient dénoncé un « trafic d’enfants » en 1968

Pen­dant des années, Marie-Ger­maine Péri­gogne conti­nue sa vie dans la Creuse, en lais­sant ses innom­brables ques­tions enfouies dans un coin de sa tête. À l’é­poque, rien n’é­tait encore sor­ti dans les médias natio­naux. Seuls les com­mu­nistes réunion­nais avaient dénon­cé un « tra­fic d’en­fants » dans leur jour­nal, Témoi­gnages, en 1968. « J’é­tais per­sua­dée qu’on n’é­tait qu’un tout petit groupe dans ce cas, et uni­que­ment dans la Creuse. » Et puis, sur­vient un nou­veau tour­nant : « En 2002, j’en­tends à la radio Jean-Jacques Mar­tial qui porte plainte contre l’É­tat pour vol, viol et séques­tra­tion. »

Pour la pre­mière fois, ce scan­dale d’É­tat est évo­qué dans la presse, y com­pris au jour­nal télé­vi­sé. Un déclic ! « J’ai abso­lu­ment vou­lu com­prendre cette adop­tion, pour­quoi j’a­vais deux actes de nais­sance. Donc je suis par­tie à La Réunion à la recherche de mes ori­gines, de mes racines, à la recherche de moi-même. » En arri­vant sur l’île, Marie-Ger­maine — qui, à cette époque, s’ap­pelle encore offi­ciel­le­ment Valé­rie Lavaud — entame des démarches tous azi­muts mais « toutes les portes se ferment ». Les ver­rous ins­ti­tu­tion­nels sont trop nom­breux.

La loi du 29 juin 2026 permettra des réparations mémorielles et financières

Nul­le­ment décou­ra­gée, elle réa­lise sur­tout qu’elle ne peut lut­ter seule. Ce qui l’a­mène à adhé­rer à l’as­so­cia­tion réunion­naise Rasinn anler. « C’est à ce moment-là que le com­bat col­lec­tif com­mence », sou­ligne-t-elle. Un com­bat jalon­né d’é­tapes déci­sives. 2014, Eri­cka Bareigts, dépu­tée socia­liste de La Réunion, porte à l’As­sem­blée natio­nale une réso­lu­tion qui recon­naît la « res­pon­sa­bi­li­té morale » de l’É­tat fran­çais. 2016–2018, la com­mis­sion Vitale : une com­mis­sion d’ex­perts, pré­si­dée par le socio­logue Phi­lippe Vitale, réa­lise une étude socio­lo­gique et his­to­rique qui débouche sur un rap­port.

Et puis, le moment cru­cial arrive en 2026. Approu­vée à l’u­na­ni­mi­té à l’As­sem­blée natio­nale en jan­vier et au Sénat le 16 juin, la loi por­tée par la dépu­tée réunion­naise Karine Lebon (groupe GDR, com­mu­niste et ultra­ma­rin) est pro­mul­guée le 29 juin der­nier. Le texte per­met­tra d’ins­tau­rer des répa­ra­tions mémo­rielles et finan­cières. Il pré­voit ain­si la créa­tion d’une com­mis­sion pour la mémoire, l’institution d’une jour­née com­mé­mo­ra­tive le 18 février et l’ouverture d’un droit à répa­ra­tion sous forme d’allocation for­fai­taire ver­sée par un fonds mis en place par l’État.

« L’État nous a volé notre enfance »

Des répa­ra­tions essen­tielles pour « le devoir de mémoire », affirme Marie-Ger­maine Péri­gogne. « La France recon­naît ses fautes et recon­naît nos trau­ma­tismes. Mais pour nous, c’est un sou­la­ge­ment. Cette vic­toire, nous pou­vons en être fiers. La Réunion peut être fière de ce que nous avons fait. » La pré­si­dente de la Fédé­ra­tion des enfants déra­ci­nés des DROM n’ou­blie pas les nom­breux cou­pables : « Michel Debré a impul­sé ce trans­fert d’en­fants mais il y a eu toutes les com­pli­ci­tés, à La Réunion comme en métro­pole (la mai­rie de La Brionne, sans doute le conseil géné­ral de la Creuse…). Les col­lec­ti­vi­tés, les par­tis, l’é­glise, l’ar­mée. C’est une affaire poli­tique, un men­songe d’É­tat. »

Espace de mémoire pour les vic­times, à Saint-Phi­lippe, sur l’île de La Réunion. © Tux-Man, CC0, via Wiki­me­dia Com­mons

Si Marie-Ger­maine Péri­gogne a fini par par­don­ner en par­tie à ses parents adop­tifs, après avoir long­temps éprou­vé un sen­ti­ment de « tra­hi­son », elle reste en revanche par­ti­cu­liè­re­ment remon­tée contre les auto­ri­tés. « Je le dis clai­re­ment, l’É­tat nous a volé notre enfance », assène-t-elle. « De quel droit peut-on déci­der de l’a­ve­nir d’un enfant comme ça ? » Si elle a heu­reu­se­ment fini par atter­rir dans une famille mal­gré tout aimante, d’autres ont été plus mal lotis : « Il y a eu tel­le­ment d’his­toires inhu­maines, de vio­lences sexuelles, d’a­bus… Beau­coup ont été bat­tus, bri­més, ont ser­vi de main d’œuvre gra­tuite pour les agri­cul­teurs locaux. »

« J’ai retrou­vé mon iden­ti­té, en sep­tembre 2024. Ce jour-là, ça a été comme un tré­sor qu’on offre à un enfant. Une renais­sance même. »

De son côté, la sexa­gé­naire vit aujourd’­hui à La Réunion où elle est retour­née vivre en 2020 et où elle a retrou­vé son père bio­lo­gique, la même année. « C’est mon île, c’est ma terre, c’est chez moi. Même si je ne me sens ni de là-bas ni d’i­ci, je suis Réunion­naise avant tout dans mon cœur, dans mon sang, dans mon âme », sou­ligne-t-elle

Sur­tout, Valé­rie Lavaud a défi­ni­ti­ve­ment et offi­ciel­le­ment lais­sé la place à Marie-Ger­maine Péri­gogne. « J’ai retrou­vé mon iden­ti­té, en sep­tembre 2024. Ce jour-là, ça a été comme un tré­sor qu’on offre à un enfant. Une renais­sance même, 58 ans après mon exil, à 61 ans. » Une émo­tion par­ti­cu­liè­re­ment « intense », mais qui n’a pas non plus effa­cé ses années creu­soises. Au point qu’elle a « deman­dé à [s]‘appeler Marie-Ger­maine Valé­rie Péri­gogne ». Comme une syn­thèse de sa double culture et de ses deux iden­ti­tés.

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