Marie-Germaine, ex-enfant déracinée de la Réunion, « née une seconde fois à 61 ans »
Par Manuel Pavard
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C’est une histoire qui raconte le racisme d’une époque et d’un pays, la décolonisation jamais achevée de ces anciens « confettis de l’empire » qu’on appelait départements d’outre-mer (DOM) [NDLR : devenus aujourd’hui les départements et régions d’outre-mer (DROM)]. Celle de ces mineurs réunionnais qu’on a surnommés « les enfants de la Creuse ». Et ce, même si la Creuse n’est que l’un des 83 départements concernés. « Il y en a eu aussi en Isère », confie Marie-Germaine Périgogne. De passage dans le département du lundi 14 au mercredi 16 septembre, à l’invitation de l’association AlterÉgaux Isère, elle est venue présenter son livre, Les déracinés de la Réunion (Nouvelles Sources). Et ainsi narrer « l’histoire des 2015 enfants réunionnais arrachés à leur terre natale comme des objets, de 1962 à 1984 ».
Un épisode aussi honteux et scandaleux que méconnu, du moins en métropole. « Je suis intervenue dans quatre classes aujourd’hui, en collège et lycée, et aucun élève n’en avait entendu parler », constate celle qui est devenue l’une des figures de ce combat, en tant que présidente de la Fédération des enfants déracinés des DROM et directrice de campagne en France pour l’initiative Justice Europe. Une méconnaissance qui n’équivaut toutefois pas au désintérêt. Au contraire même. « J’ai été vraiment contente d’échanger avec eux parce qu’ils étaient intéressants et intéressés », se félicite-t-elle.
La « machination » mise en place par Michel Debré
Pour mieux comprendre, il faut « se replonger dans les années 60 ». À l’époque, « La Réunion était un département très pauvre », explique Marie-Germaine Périgogne. « Et quand Michel Debré arrive comme député de La Réunion, après avoir été Premier ministre du général de Gaulle, il a peur de la démographie galopante de l’île ; peur aussi d’une explosion sociale, de ces enfants qui risquent de devenir des délinquants ou des futurs contestataires. » Voire de s’emparer des revendications autonomistes croissantes, portées notamment par le Parti communiste réunionnais (PCR).

L’homme va alors mettre en place « une machination », poursuit-elle. À savoir « prélever le maximum d’enfants, des bébés jusqu’aux adolescents, pour les transplanter, déplacer, déraciner, déporter dans des zones rurales de l’Hexagone ». Michel Debré espère ainsi faire d’une pierre deux coups : réduire la (jeune) population locale donc, mais également repeupler certains départements métropolitains victimes de l’exode rural, comme la Creuse, le Tarn, le Gers, la Lozère, les Pyrénées-Orientales…
« La fratrie de six a été éclatée »
C’est dans ce contexte que Marie-Germaine Périgogne, née à Bois-de-Nèfles Saint-Paul, dans l’ouest de La Réunion, a été exilée dans la Creuse, à l’âge de 3 ans. « J’ai su par la suite que ma mère biologique était gravement malade, donc j’ai été placée à la pouponnière de Saint-Denis pendant un an. Et après, je suis partie en 1966, avec le plus grand nombre d’enfants. » Elle fait en effet partie des quelque 200 enfants réunionnais envoyés cette année-là dans la Creuse — le plus gros transfert de ce programme de déportation.
Marie-Germaine Périgogne embarque dans l’avion avec ses cinq frères et sœurs. Sans savoir qu’elle ne les reverra pas avant treize longues années. Car à l’arrivée dans le foyer, à Guéret, « la fratrie de six a été éclatée », raconte-t-elle. « Les trois premiers sont restés à la DDASS jusqu’à leur majorité et les trois derniers adoptés par des familles différentes. Moi, je me suis retrouvée dans une famille d’accueil où j’ai été maltraitée pendant quatre ans. C’était l’enfer ! »
« À l’âge de 16 ans, j’ai découvert par hasard un document disant que j’avais une autre identité, que je m’appelais en réalité Marie-Germaine Périgogne, née à Bois-de-Nèfles Saint-Paul, à La Réunion. »
Heureusement, après ces « quatre années de maltraitance », la fillette est « adoptée par une famille aimante, dans le village de La Brionne ». En revanche, « le racisme puissance 10, dans la Creuse des années 60, ça a été horrible », se souvient-elle. « Et je regrette d’avoir vécu dans le mensonge pendant tant d’années. » N’ayant aucun souvenir des trois premières années de sa vie passées à La Réunion, Marie-Germaine Périgogne croit s’appeler Valérie Lavaud (le nom de famille de ses parents adoptifs), née à La Brionne, dans la Creuse. Pourtant, le nom, la date, le lieu de naissance… « Tout était faux ! »
« J’avais quand même beaucoup de questionnements par rapport à ma couleur de peau, mes cheveux crépus », reconnaît-elle. « Je trouvais que je ne ressemblais pas du tout à mes parents. Mais quand j’en parlais à ma mère, elle me montrait une photo de mon père en me disant ‘mais si, regarde ton papa, il est bronzé, tu lui ressembles’. On m’a tellement martelé ‘je suis ton papa, je suis ta maman’ que j’y ai cru. »

C’est à l’adolescence que tout va basculer. « À l’âge de 16 ans, j’ai découvert par hasard un document disant que j’avais une autre identité, que je m’appelais en réalité Marie-Germaine Périgogne, née à Bois-de-Nèfles Saint-Paul, à La Réunion », relate-t-elle. Le choc est immense : « Là, je me dis, ce n’est pas possible, qui suis-je en fin de compte ? Ça a été un tsunami d’émotions, de la colère, de la haine, de la frustration… J’en ai énormément voulu à mes parents adoptifs. »
« J’ai appris que j’avais des frères et sœurs qui habitaient à Guéret’
Pour l’adolescente qui, jusque-là, travaillait bien à l’école, « c’est la chute totale : j’ai redoublé ma première, j’ai loupé mon Bac », énumère-t-elle. Valérie/Marie-Germaine n’est en outre pas au bout de ses surprises : « Ma mère m’a appris que j’avais des frères et sœurs qui habitaient à côté… À Guéret. C’est-à-dire que je les croisais dans Guéret sans savoir qu’ils étaient mes frères et sœurs. À ce moment-là, j’ai donc décidé de les retrouver un par un. Et je les ai retrouvés un par un. »
Difficile malheureusement de rattraper le temps perdu et cette « enfance volée » lorsqu’on n’a pas grandi ensemble. « J’étais contente de les retrouver mais le sujet de l’exil était tabou, on n’en parlait pas entre nous », avoue la Réunionnaise dont l’un des frères aînés, submergé par les émotions, « n’a pas supporté » le choc de ces découvertes. « Il s’est pendu, à 32 ans. »
Seuls les communistes réunionnais avaient dénoncé un « trafic d’enfants » en 1968
Pendant des années, Marie-Germaine Périgogne continue sa vie dans la Creuse, en laissant ses innombrables questions enfouies dans un coin de sa tête. À l’époque, rien n’était encore sorti dans les médias nationaux. Seuls les communistes réunionnais avaient dénoncé un « trafic d’enfants » dans leur journal, Témoignages, en 1968. « J’étais persuadée qu’on n’était qu’un tout petit groupe dans ce cas, et uniquement dans la Creuse. » Et puis, survient un nouveau tournant : « En 2002, j’entends à la radio Jean-Jacques Martial qui porte plainte contre l’État pour vol, viol et séquestration. »
Pour la première fois, ce scandale d’État est évoqué dans la presse, y compris au journal télévisé. Un déclic ! « J’ai absolument voulu comprendre cette adoption, pourquoi j’avais deux actes de naissance. Donc je suis partie à La Réunion à la recherche de mes origines, de mes racines, à la recherche de moi-même. » En arrivant sur l’île, Marie-Germaine — qui, à cette époque, s’appelle encore officiellement Valérie Lavaud — entame des démarches tous azimuts mais « toutes les portes se ferment ». Les verrous institutionnels sont trop nombreux.
La loi du 29 juin 2026 permettra des réparations mémorielles et financières
Nullement découragée, elle réalise surtout qu’elle ne peut lutter seule. Ce qui l’amène à adhérer à l’association réunionnaise Rasinn anler. « C’est à ce moment-là que le combat collectif commence », souligne-t-elle. Un combat jalonné d’étapes décisives. 2014, Ericka Bareigts, députée socialiste de La Réunion, porte à l’Assemblée nationale une résolution qui reconnaît la « responsabilité morale » de l’État français. 2016–2018, la commission Vitale : une commission d’experts, présidée par le sociologue Philippe Vitale, réalise une étude sociologique et historique qui débouche sur un rapport.
Et puis, le moment crucial arrive en 2026. Approuvée à l’unanimité à l’Assemblée nationale en janvier et au Sénat le 16 juin, la loi portée par la députée réunionnaise Karine Lebon (groupe GDR, communiste et ultramarin) est promulguée le 29 juin dernier. Le texte permettra d’instaurer des réparations mémorielles et financières. Il prévoit ainsi la création d’une commission pour la mémoire, l’institution d’une journée commémorative le 18 février et l’ouverture d’un droit à réparation sous forme d’allocation forfaitaire versée par un fonds mis en place par l’État.
« L’État nous a volé notre enfance »
Des réparations essentielles pour « le devoir de mémoire », affirme Marie-Germaine Périgogne. « La France reconnaît ses fautes et reconnaît nos traumatismes. Mais pour nous, c’est un soulagement. Cette victoire, nous pouvons en être fiers. La Réunion peut être fière de ce que nous avons fait. » La présidente de la Fédération des enfants déracinés des DROM n’oublie pas les nombreux coupables : « Michel Debré a impulsé ce transfert d’enfants mais il y a eu toutes les complicités, à La Réunion comme en métropole (la mairie de La Brionne, sans doute le conseil général de la Creuse…). Les collectivités, les partis, l’église, l’armée. C’est une affaire politique, un mensonge d’État. »

Si Marie-Germaine Périgogne a fini par pardonner en partie à ses parents adoptifs, après avoir longtemps éprouvé un sentiment de « trahison », elle reste en revanche particulièrement remontée contre les autorités. « Je le dis clairement, l’État nous a volé notre enfance », assène-t-elle. « De quel droit peut-on décider de l’avenir d’un enfant comme ça ? » Si elle a heureusement fini par atterrir dans une famille malgré tout aimante, d’autres ont été plus mal lotis : « Il y a eu tellement d’histoires inhumaines, de violences sexuelles, d’abus… Beaucoup ont été battus, brimés, ont servi de main d’œuvre gratuite pour les agriculteurs locaux. »
« J’ai retrouvé mon identité, en septembre 2024. Ce jour-là, ça a été comme un trésor qu’on offre à un enfant. Une renaissance même. »
De son côté, la sexagénaire vit aujourd’hui à La Réunion où elle est retournée vivre en 2020 et où elle a retrouvé son père biologique, la même année. « C’est mon île, c’est ma terre, c’est chez moi. Même si je ne me sens ni de là-bas ni d’ici, je suis Réunionnaise avant tout dans mon cœur, dans mon sang, dans mon âme », souligne-t-elle
Surtout, Valérie Lavaud a définitivement et officiellement laissé la place à Marie-Germaine Périgogne. « J’ai retrouvé mon identité, en septembre 2024. Ce jour-là, ça a été comme un trésor qu’on offre à un enfant. Une renaissance même, 58 ans après mon exil, à 61 ans. » Une émotion particulièrement « intense », mais qui n’a pas non plus effacé ses années creusoises. Au point qu’elle a « demandé à [s]‘appeler Marie-Germaine Valérie Périgogne ». Comme une synthèse de sa double culture et de ses deux identités.


