90 ans de la guerre d’Espagne. L’histoire méconnue des réfugiés espagnols en Isère
Par Manuel Pavard
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Il y a 90 ans, le soulèvement militaire des nationalistes emmenés par Franco, le 17 juillet 1936, marque le début de la guerre d’Espagne. L’événement appartient depuis à la mythologie de la gauche et du mouvement ouvrier, toutes tendances confondues. Avec son lot d’épisodes, d’organisations et de personnages entrés dans la mémoire collective : les Brigades internationales, la colonne Durruti, le Conseil d’Aragon, les milices ouvrières de Barcelone et Madrid, la révolution sociale espagnole… Et d’autres plus tristes — et moins glorieux pour les autorités françaises de l’époque — comme l’exil d’un demi-million d’Espagnols fuyant l’avancée des troupes franquistes, la plupart lors de la Retirada suivant la chute de Barcelone, en 1939, d’autres dès les premiers mois et années du conflit.

Parmi ces réfugié·es républicain·es et antifascistes, beaucoup atterrirent dans les camps d’internement du sud-ouest, notamment dans les Pyrénées-Orientales. Mais près de 3500 d’entre eux poussèrent jusqu’en Isère, suivant ensuite des trajectoires variées. C’est pour raviver la mémoire de cet exil trop longtemps resté dans l’ombre que la ville de Grenoble s’est associée à l’Institut des langues et cultures d’Europe, Amérique, Afrique, Asie et Australie (ILCEA4) de l’UGA, autour des commémorations de ce 90e anniversaire. Jusqu’au 31 octobre, la Maison internationale de Grenoble (MIG) accueille ainsi une série d’expositions, rencontres, journées d’études, tables rondes et projections consacrées à l’histoire de ces femmes, hommes, enfants et personnes âgées ayant traversé les Pyrénées pour s’établir — temporairement ou pour la vie — dans les Alpes.
« Pour se souvenir de ces réfugiés et ne pas les oublier »
Mémoire et transmission, deux notions au coeur des trois expositions dont le vernissage, jeudi 3 septembre, dans le bâtiment du Jardin de ville, a donné le coup d’envoi de cette saison. C’est aussi ce qui a guidé Léa Barril pour réaliser la formidable exposition « Exils en Isère. Les réfugié·es espagnol·es à Grenoble, Voiron, Barraux, La Tronche, Arandon et Izeaux (1936–1941) », sous la direction d’Almudena Delgado Lario et Nicolas Sesma Landrin. « Avant même de commencer ma thèse, j’avais fait un mémoire de master et lors de mes recherches aux archives départementales, j’avais découvert des décès [NDLR : de réfugiés espagnols] dont personne ne parlait en Isère… Je m’étais donc dit que si j’avais la chance de pouvoir écrire une thèse, je ferais tout mon possible pour transmettre également cette mémoire et cette histoire au grand public et surtout à la jeunesse », raconte la doctorante en civilisation espagnole contemporaine.

Mener à bien cette exposition, c’était ainsi, pour elle, une question de fidélité à ses origines espagnoles, du côté maternel, mais également « pour qu’on puisse se souvenir » de ces réfugiés et « ne pas les oublier ». « Car si on ne le fait pas maintenant, ensuite ce sera trop tard », souligne la jeune Iséroise, rattachée au laboratoire ILCEA4 et à l’École doctorale LLSH de l’Université Grenoble Alpes. Pour les sources, Léa Barril a travaillé principalement à partir des archives départementales, municipales et nationales, en France et en Espagne. « C’est essentiel pour reconstruire l’histoire mais ça ne donne pas accès au ressenti des personnes. J’ai donc posté un message sur les réseaux sociaux en cherchant des témoignages et heureusement, il y a une communauté espagnole importante qui m’a répondu », se souvient-elle.

Grâce à ces réponses, la doctorante a été mise en relation avec différentes personnes, souvent de la famille des réfugiés, qui ont accepté de témoigner : « Par exemple, Hélios Serrate, qui fait l’exposition sur Argelès-sur-Mer [NDLR : « Le camp d’Argelès : Levez le poing camarades ! »], son papa était dans le centre d’hébergement de Grenoble. Je l’ai connu comme ça, de fil en aiguille », précise la jeune femme, qui a aussi « lu des récits de vie écrits par les réfugiés espagnols » de ce centre, aujourd’hui décédés. Des récits qui seront lus, avec les témoignages de leurs enfants, lors d’une table ronde organisée le 20 octobre à la MIG.
L’histoire des 56 réfugiés espagnols inhumés à La Tronche révélée par Léa Barril
Pour la petite histoire, la presse communiste a également joué un rôle dans ses recherches. « C’est grâce à deux exemplaires de La Voix du peuple consultables aux archives que j’ai pu reconstruire l’histoire des 56 réfugiés espagnols décédés et enterrés à Grenoble et à La Tronche », affirme Léa Barril. L’organe régional du PCF était « le seul journal qui parle de ces décès dans le département de l’Isère, dans ses numéros des 31 mars et 7 avril 1939 », ajoute-t-elle. Et ce, « en précisant à chaque fois lieu, âge et nom ».
Morts de faim, de froid ou de maladie, ces 56 réfugiés (dont 45 mineurs) faisaient partie des 2549 exilés républicains espagnols internés à Grenoble, au centre d’hébergement installé dans le parc Paul-Mistral, entre février et juillet 1939, après avoir fui l’Espagne lors de la Retirada. L’une d’elles périt dès son arrivée à Grenoble. Les 55 autres « vont décéder à l’hôpital puisqu’ils sont transférés tardivement », indique la chercheuse. « Ce sont des personnes qui arrivent affaiblies, en sandales. Vous imaginez à Grenoble en février 1939 ? » Le tout après un long et très difficile voyage en provenance d’Espagne.

Les victimes seront inhumées dans l’anonymat le plus complet au cimetière de La Tronche, pendant de longues décennies. Et ce sont les recherches de Léa Barril qui vont mettre en lumière cet épisode méconnu. Grâce à elle, une cérémonie mémorielle et la pose d’une plaque commémorative ont été organisées fin 2025 et début 2026, avec le soutien de l’UGA et de la ville de La Tronche, pour sortir ces victimes de l’oubli. Son travail, l’écho médiatique et les nombreuses démarches de Carmen Sánchez Lorenzo (Espagnole dont la famille maternelle — notamment sa mère — était dans le centre d’hébergement de Grenoble en 1939) ont aussi permis à une douzaine de familles espagnoles d’enfin savoir où reposaient un parent, un grand-parent, un oncle ou une tante.
À Grenoble, un camp ouvert dans l’urgence pour 2549 personnes
Au total, ce sont près de 3500 réfugiés espagnols qui débarquent en Isère, durant la guerre d’Espagne et les premières années de la Seconde Guerre mondiale. Certains sont répartis dans un camp de triage, au sein de familles d’accueil ou dans des centres d’hébergement, d’autres recrutés pour travailler dans l’agriculture, l’industrie, le service domestique… L’exposition retrace leurs parcours et trajectoires variés, parfois tragiques. Une histoire longtemps restée dans l’ombre, à l’image de celle du camp de Grenoble dont peu de gens avaient connaissance.
« Le 26 janvier 1939, le ministre de l’Intérieur envoie une lettre à tous les préfets de France en leur disant qu’il faut recenser les bâtiments qui seraient éventuellement disponibles pour accueillir des réfugiés espagnols parce qu’il sentait que la situation en Catalogne était compliquée », relate Léa Barril. « Deux jours plus tard, la frontière est ouverte, mais uniquement aux femmes, aux enfants et aux personnes âgées, qui sont envoyées dans des camps de triage, puis dans des centres d’hébergement partout en France. Les hommes, eux, doivent attendre jusqu’au 5 février. »

En théorie, ces derniers devaient être envoyés dans des camps de concentration — la différence d’appellation était « genrée ». Mais dans la confusion et l’urgence de la Retirada, la règle sera quelque peu bousculée. Début février en effet, deux convois arrivent à Grenoble, avec à bord 2549 personnes en cumulé. Où les héberger ? « Le préfet, qui n’avait pas le droit de réquisitionner puisqu’on était officiellement en temps de paix, a demandé dans tout le département fin janvier. Bourgoin refuse, personne ne répond. Et c’est le maire de Grenoble, Paul Cocat, qui envoie un courrier le 1er février en disant que le Palais de la Houille blanche [NDLR : sur l’actuel anneau de vitesse] doit être disponible… Sauf que les réfugiés arrivent dans la nuit du 1er au 2 février et sont là avant qu’une décision soit prise. »
Le préfet donne donc l’ordre que les réfugiés dorment dans le train, avant d’être accueillis le lendemain dans les lieux. « C’est pour ça que dans l’exposition, on voit les réfugiés sur les marches, qui attendent l’ouverture du centre d’hébergement », explique Léa Barril. Leur installation se fait « dans l’urgence et la précipitation », tout comme la mise en place du système de chauffage. « C’est un bâtiment qui n’était pas du tout préparé pour accueillir du monde », note l’Iséroise.
Le piège du retour en Espagne
Le centre va ainsi fonctionner bon an, mal an, jusqu’à sa fermeture imposée en juillet 1939, pour cause de début de la foire de Grenoble. « Sur les 2549 personnes, environ 1300 sont envoyées à Arandon. Les autres sont soit transférés vers d’autres camps d’internement, dans le sud de la France, soit incitées à rentrer en Espagne. » Ceci, malgré leur statut connu de républicains, dans une Espagne basculant dans la dictature franquiste. Dans son exposition, Léa Barril a notamment retranscrit des témoignages de réfugiés tombés dans ce piège. « On leur a dit par exemple ‘allez‑y, il ne va rien vous arriver, vous êtes une femme avec des enfants’. Du coup, elles sont rentrées et ont été emprisonnées », déplore-t-elle.

Sur les 1300 exilés partis à Arandon, dans le Nord-Isère, « il n’y en a que douze qui restent en 1941 et qui vont pouvoir travailler dans l’agriculture ou bien comme bonnes à tout faire pour les femmes », détaille la doctorante. D’autres viennent à Izeaux (au pied du plateau de Chambaran), pour travailler dans l’entreprise Chevron qui, avec le début de la Seconde Guerre mondiale, « a besoin de main-d’œuvre pour faire des pantalons militaires et des chaussures ».
Si Léa Barril a choisi 1941 comme la dernière année de son exposition, c’est précisément en lien avec cette histoire. « Ça correspond à la fermeture de la maison Chevron, de l’atelier de couture. Et puis l’expo se termine aussi, toujours en 1941, par le premier mariage mixte à Izeaux d’une Française avec un réfugié espagnol. » Une année qui marque par ailleurs la fin d’une période. Car « en 1945, le statut de réfugié politique va être reconnu. Ensuite, les choses seront différentes », conclut la chercheuse.
Un programme riche et varié à la Maison internationale
Outre les trois expositions — « Memoria » de Juan Mar, « Le camp d’Argelès : Levez le poing camarades ! » (photographies de Philippe Gaussot, accompagnées du film Camp d’Argelès de Felip Solé) et « Exils en Isère. Les réfugié·es espagnol·es à Grenoble, Voiron, Barraux, La Tronche, Arandon et Izeaux (1936–1941) » de Léa Barril — présentées jusqu’au 31 octobre, la MIG propose également un programme de grande qualité sur la guerre d’Espagne mêlant conférences, tables rondes, projections et débats. Plusieurs de ces événements sont liés à l’exposition de Léa Barril, à laquelle ils apportent un autre éclairage. Citons ainsi la journée d’études baptisée « Des frontières aux départements français de l’intérieur : les réfugié-es espagnols et leurs descendant-es (1936–2022) », qui se tiendra vendredi 2 octobre, de 10h à 16h30. Ou encore la table ronde consacrée au centre d’hébergement de Grenoble en 1939 : « Récits de vie de réfugié-es espagnol-es et témoignages de leurs enfants », mardi 20 octobre, de 18h30 à 20h30.
La programmation complète est accessible sur le site de la ville de Grenoble, en consultant ce lien.


