« Une sélection toujours plus brutale » : les sans-facs demandent à l’UGA de les inscrire
Par Manuel Pavard
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Les chiffres sont éloquents. Cette année, en France, plus de 320 000 personnes sortent de Parcoursup sans affectation, venant grossir le flot des sans-facs. « Pour l’année prochaine, nationalement, 5 700 places ont été supprimées en première année de licence sur Parcoursup », complète Léonce Subtil, président de l’UNEF Grenoble. « Et on compte 13 % de places en moins sur Mon Master, soit environ 23 000 places, alors que le nombre de candidats augmente. » Conséquences, certains cursus sont saturés, avec des refus presque systématiques. Par exemple, en master de psychologie, les probabilités d’être accepté aujourd’hui après avoir validé une licence oscillent entre 1 et 5 %, selon une enquête de l’Association des enseignants-chercheurs de psychologie des universités (AEPU).

Plus globalement, « ces dernières années, c’est en moyenne un·e étudiant·es sur trois qui se retrouve sans admission satisfaisante à l’issue des phases complémentaires de ces plateformes », soulignent différentes organisations (UNEF, UEG, Solidaires étudiant·e·s, CGT FERC Sup, CAAEI, SIAG, Cisem, NPA‑R jeunes, UCL, Jeunes Insoumis) dans un communiqué commun. Syndicats étudiants ou de personnel, partis, mouvements de jeunesse, associations… Tous appelaient à se rassembler ce mercredi 15 juillet devant le bâtiment de la présidence de l’Université Grenoble Alpes (UGA) afin de soutenir le collectif des sans-facs dans son initiative.
Déjà une trentaine de dossiers déposés et encore plus à la rentrée
Dans le cadre de la campagne pilotée par l’UNEF Grenoble, celui-ci organisait un dépôt collectif des dossiers de recours des étudiants recalés avant l’inscription en licence ou en master. Lesquels sont de plus en plus nombreux. « C’est une campagne qu’on mène tous les ans mais la sélection est chaque année de plus en plus brutale et de plus en plus importante », constate Léonce Subtil. Illustration, entre juin et octobre 2025, le collectif avait soutenu une dizaine de postulants, in fine tous inscrits à l’issue d’un long et âpre combat. Un chiffre déjà largement dépassé, cet été, après seulement quelques semaines de mobilisation.

« Il y a actuellement une trentaine de dossiers déposés ou en cours de dépôt », précise ainsi le représentant de l’UNEF. « Une trentaine qu’on demande à l’Université Grenoble Alpes d’inscrire, ajoute-t-il, sachant que la campagne, elle, va continuer ». Le syndicat étudiant propose des permanences quasi quotidiennes sur le campus depuis les résultats de Parcoursup, le 2 juin, et ce, jusqu’à la fermeture de la fac, le 24 juillet au soir, avant de reprendre début septembre. D’ici là, d’autres étudiants devraient rejoindre la campagne des sans-facs, comme à la rentrée 2025. « Beaucoup de gens sont encore sur liste d’attente ou en tout cas ne savent toujours pas s’ils sont acceptés ou non », explique le militant.

Ce dernier fustige par ailleurs l’absence de réponse de la présidence de l’UGA, que ce soit au mail de l’UNEF la semaine dernière ou aux sollicitations des sans-facs manifestant devant le bâtiment. Pourtant, dans ce type de cas, c’est bien la présidence de l’université qui décide en dernier ressort, ayant « le pouvoir d’inscrire qui elle veut », affirme Léonce Subtil. Avant cela, une commission étudie les dossiers. « Mais on connaît le fonctionnement de la sélection à l’université, c’est un peu du travail à la chaîne », nuance le responsable syndical. « Et dans les filières où il y a très peu de place, comme psycho ou droit, les refus sont quasiment automatiques. »
« Les situations personnelles ne sont pas prises en compte »
En outre, le choix final s’appuie essentiellement sur les notes et « ne prend pas du tout en compte les situations personnelles », déplore-t-il. C’est d’ailleurs ce que regrette Loubna [le prénom a été modifié], arrivée durant l’année 2023–2024 d’Algérie où elle était étudiante en L3 biologie. Venue en France pour rejoindre son père, qui souffre d’un handicap, elle a tenté de s’inscrire en troisième année de licence à l’UGA mais est recalée depuis plus de deux ans via Parcoursup. Qu’elle plaide sa situation personne et familiale particulière ou qu’elle mette en avant son cursus universitaire, rien n’y fait. Motif invoqué : « résultats scolaires insuffisants ».

Un argument que réfute vivement Loubna : « J’ai un Bac+2 en biologie et en Algérie, nos études étaient en français. En plus, j’ai un bon niveau de français en TCF et j’ai même passé un test de français ici, à l’université », assure-t-elle. Désespérée par les refus d’inscription successifs, l’étudiante a finalement décidé de passer le Bac français en juin dernier… « Puisqu’ils semblent avoir un problème avec mon Bac algérien », justifie-t-elle.
Problème, « les vœux sur Parcoursup sont prévus avant les épreuves ». Ses très bons résultats et son succès n’ont pas été pris en tête. « Je suis sur liste d’attente, beaucoup trop loin », se lamente l’Algérienne. Malgré son Bac obtenu dans deux pays différents, malgré ses deux années de licence validées en biologie. Loubna s’est donc rapprochée de l’UNEF et du collectif des sans-facs, avant de déposer un dossier de recours ce mercredi. « Je suis même prête à m’inscrire en L1 », confie-t-elle. « Je n’ai pas le choix. Eux [NDLR : l’administration de l’UGA], ils veulent juste qu’on aille travailler dans les magasins. »
« La sélection, […] c’est un choix politique qui s’inscrit dans une politique beaucoup plus large du gouvernement, de casse de l’université. »
Pour Léonce Subtil, c’est justement cette fausse alternative que le ministère et donc le gouvernement entendent soumettre à une partie des étudiants. « Après le Bac, si tu ne vas pas à l’université, si t’es refusé sur Parcoursup ou Mon Master, t’as deux options : soit tu vas travailler à McDo ou dans un autre travail précaire, soit tu vas faire le nouveau service militaire qu’ils ont mis en place », décrypte-t-il, pointant la recherche par le patronat d’une « main d’oeuvre peu qualifiée, précaire et qu’on paye ainsi moins bien ». Besoins auxquels les universités accepteraient honteusement de se plier, estime-t-il.

Parmi les manifestants, beaucoup en sont convaincus, la situation actuelle ne doit rien au hasard. « La sélection, ce n’est pas juste le hasard de la vie. C’est un choix politique qui s’inscrit dans une politique beaucoup plus large du gouvernement, de casse de l’université », assène le président de l’UNEF Grenoble. Et de citer l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires — appliquée en principe à la rentrée 2027 à l’UGA — avec des projets de hausse généralisée par la suite, ou encore la volonté de développer les partenariats public-privé. « Aujourd’hui, l’université n’est plus pensée pour être au service des étudiants, mais pour être rentable et au service des entreprises. »
L’inscription, une nécessité pour beaucoup d’étudiants
Léonce Subtil comme plusieurs étudiants concernés évoquent également la question du « stress » qui gagne les sans-facs, dans l’attente du précieux sésame. « Car l’inscription, ce n’est pas juste l’accès à l’université », rappelle le militant. « Il y a des gens qui ont besoin de venir étudier pour avoir le statut étudiant qui permet d’accéder aux bourses et à certaines aides, d’autres fois pour changer de ville ou pour s’éloigner de situations familiales compliquées. »

Pour beaucoup d’étudiants étrangers, déjà inquiets face à la suppression des allocations logement et à la fin d’exonération des droits d’inscription différenciés en 2027, « être inscrit à l’université est indispensable pour renouveler son titre de séjour », souligne Emmanuel Omolongo, président du Collectif d’associations africaines et étudiantes de l’Isère (CAAEI). « Ce ne sont pas seulement des dossiers, des procédures, que les algorithmes vont traiter », conclut l’étudiant béninois. « Mais ce sont des vies et des accomplissements avec lesquels on en est en train de jouer actuellement. »


