Culture. La société que nous voulons être
Par Luc Renaud
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« Un peuple qui abandonne son imaginaire culturel à l’affairisme se condamne à des libertés précaires. » Une citation issue de la Déclaration des droits de la culture adoptée à l’initiative de Jack Ralite, en 1987, dont Pierre Dharréville soulignait toute l’actualité. Car c’est bien de cela dont il était question ce 3 février dans les locaux du PCF à Grenoble, pour un échange sur la place de la culture dans les politiques publiques.

Le constat est celui d’une double attaque. « La mise en cause des budgets alloués aux politiques culturelles et la marchandisation », notait Alexis Monge, dès l’ouverture de la soirée. Sur les réductions budgétaires, les exemples abondent. Au niveau du ministère de la culture, en premier lieu. « Rachida Dati est une ministre inquiétante », euphémisait Laeticia Boulle. Pierre Dharréville citait entre autres exemples la baisse des crédits attribués au Fonds national pour l’emploi pérenne dans le spectacle (Fonpeps) qui va affecter les petites compagnies. Mais c’est aussi l’étranglement de collectivités locales qui est à l’oeuvre. Avec le choix, pour certaines, de réduire voire de supprimer les budgets culturels – la baisse a atteint 70 % dans la région Pays de Loire, décision politiquement assumée par sa présidente de droite, Christelle Morançais. Le budget culture, pour certains, « c’est ce qui reste quand on a payé le reste ». Au risque d’un plan massif de licenciements, à bas bruit.

Attaques par la réduction des moyens, attaque qui ne constitue pourtant que la partie émergée de l’iceberg. C’est une confrontation sur ce que doit être une société qui se joue.
En évoquant l’histoire du « modèle culturel grenoblois », Laeticia Boulle en donnait un aperçu. Si Grenoble et son agglomération représentent aujourd’hui encore une référence en la matière, c’est que les politiques culturelles y sont anciennes et qu’elles se sont fondées dès les années 1960 sur un dynamisme du tissu associatif culturel, mais pas que. La directrice du centre de l’image citait les syndicats, le mouvement mutualiste, les luttes sociales et féministes, les militants de l’éducation populaire… « La culture était reconnue non pas comme un luxe, mais un outil d’émancipation. » Ce qui a construit les politiques publiques de la ville de Grenoble, ainsi que, plus largement, « des villes à direction communistes ; des exemples aujourd’hui encore », disait-elle.

Une ambition du vivre ensemble, de l’ouverture à l’autre, de la compréhension mutuelle à laquelle s’oppose frontalement la marchandisation – d’un point de vue économique – et l’extrême droite – d’un point de vue politique.
Pour faire de la culture un marché, les milliards ne manquent pas. Pierre Dharréville citait Netflix qui impose des modifications de scénario pour capter l’audience – et le chiffre d’affaires – ou Pierre Edouard Stérin et ses investissements pour prendre le contrôle des fêtes populaires. Sans oublier les milliards dépensés, souvent à perte, pour contrôler l’édition et les médias.

Mais c’est aussi dans la proximité que se joue la marchandisation de la culture. Cécile Dhainault, enseignante en lycée, en témoignait : « Leclerc nous a contactés pour nous proposer de prendre à sa charge le financement de nos pratiques culturelles avec nos classes ; bientôt des publicités dans le lycée, ou un cahier des charges écrit par la chaîne de magasins ? » À l’inverse des politiques culturelles mises en œuvre à Saint-Martin‑d’Hères dont Claudine Kahane, adjointe à la culture, et David Queiros, maire, rappelaient les pratiques et l’ambition d’ouvrir dès le plus jeune âge à la découverte d’autres propositions que celles du commerce, à l’esprit critique, à l’éducation populaire.

Cette confrontation, cette nécessité de combattre cette dérive vers l’uniformisation aux couleurs de l’argent, c’est le fondement de l’ambition de nouveaux états généraux de la culture.
A la suite de l’appel publié le 20 juillet dans l’Humanité, un comité d’animation a été constitué dans lequel figurent des représentants des partis de gauche, la CGT et la FSU, et des syndicats et associations culturelles comme le Syndeac. « L’étape d’après, précisait Pierre Dharréville, ce sont des initiatives à organiser localement et avec les acteurs culturels concernés, par exemple autour de l’audiovisuel public, sa mise en cause en tant que services public et l’attaque contre le métier de journaliste ». Ce qui implique le temps du débat pour organiser une action unie et combative, associant tout à la fois les institutions culturelles, les lieux, comme les acteurs culturels, les organisations et associations en dépassant les corporatismes et particularismes. Une ambition qui se décline également au niveau local. « L’argent des collectivités locales, c’est celui de nos impôts », soulignait Laurence Rémy, une bonne raison pour parler de tout cela lors des campagnes municipales en cours. Avec un projet, la démultiplication des initiatives prises par les acteurs culturels, et plus largement par les militants du mouvement social engagés dans la construction d’une société plus juste et plus humaine.

En somme, « face au vide libéral que veulent investir les affairistes et l’extrême droite, nous voulons des politiques publiques culturelles puissantes et nous ne pouvons pas abandonner l’espace culturel à ceux qui veulent aujourd’hui s’en occuper », concluait Pierre Dharréville.


