« J’entends tout le temps que, mon Bac 2020, on me l’a donné »

Par Luc Renaud

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Privé de cours à l’université, privé de contacts sociaux... Privé d’avenir ? Pas drôle d’être étudiant aujourd’hui. Ils sont pourtant un certain nombre à ne pas baisser les bras. Parce que le virus n’est pas la cause de tout. Et notamment pas de l’étranglement de l’université et de la recherche. Reportage à l’université de Grenoble.

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Ema, étudiante en première année de médecine, et Thomas, étudiant en licence de philo. Ils témoignent.

« Le truc qu’on a à faire dans la vie, c’est juste ça, se col­ler devant l’écran et rien d’autre ». Ema est étu­diante en pre­mière année de méde­cine. Des cours à dis­tance, « des cours mau­vais parce qu’il ne peut pas y avoir d’interaction avec les ensei­gnants pour qui ce ne doit pas être simple non plus ». En un mot, « je rêvais d’autre chose, ce n’est pas comme ça que je voyais la fac ». Et puis la démo­ti­va­tion, le lot com­mun de l’étudiant 2021 : « on est là pour étu­dier, si on ne peut pas, c’est quand même plus dif­fi­cile de se lever le matin ». Au point qu’elle connaît des étu­diants qui recherchent une aide psy­cho­lo­gique. « Au centre uni­ver­si­taire de san­té, c’est impos­sible de voir un psy­cho­logue, il faut se débrouiller autre­ment. »

Ema quant à elle n’est pas vrai­ment dépri­mée. Elle fait autre chose dans la vie que l’écran, jus­te­ment : elle s’occupe que ça bouge. Ce qui ne l’empêche pas de par­ta­ger les angoisses de toute une géné­ra­tion. « J’ai un bac 2020 et j’entends tout le temps dire que ce bac, on nous l’a don­né ». Avec quelle for­ma­tion, quels diplômes ces étu­diants pour­ront-ils accé­der à ce que l’on appelle le monde du tra­vail ? « On y pense tous les jours », appuie Tho­mas, étu­diant en troi­sième année de licence de phi­lo­so­phie.

Tous deux sont membres de l’Union des étu­diants com­mu­nistes. A ce titre, ils s’investissent dans l’organisation des mou­ve­ments qui se font jour à l’université de Gre­noble. Dans des condi­tions dif­fi­ciles. Ce 11 février, ce n’était pas la grande foule, devant la biblio­thèque uni­ver­si­taire. N’empêche : des étu­diants de l’UEC, Sud étu­diants, l’Unef, l’UEG, des thé­sards repré­sen­tant la CGT, d’autres syn­di­ca­listes CGT des per­son­nels du centre régio­nal des œuvres uni­ver­si­taires (Crous), une conseillère régio­nale, Emi­lie Marche… Ils étaient là avec une reven­di­ca­tion simple : des moyens pour que l’université puisse accueillir ses étu­diants.
Car la crise uni­ver­si­taire a évi­dem­ment été ampli­fiée par la Covid. Faire les cours à dis­tance, ça demande des inves­tis­se­ments pour faire face à une situa­tion d’urgence. Mais la mise à la diète de l’enseignement supé­rieur n’a pas atten­du la Covid. « Ce qui est pro­gram­mé, c’est la perte de 250 postes d’enseignants cher­cheurs à l’université de Gre­noble », indi­quait un doc­to­rant syn­di­qué à la CGT. Et si l’on veut aujourd’hui que les étu­diants puissent retrou­ver le che­min de l’université, des moyens nou­veaux sont néces­saires pour des cours en amphi moins char­gés, pour des ensei­gne­ments par petits groupes, la gra­tui­té des masques et du gel. « C’est pour ça que nous nous bat­tons, sou­ligne Ema, que les facs rouvrent pro­gres­si­ve­ment en lien avec le déve­lop­pe­ment de la vac­ci­na­tion et avec les moyens de le faire ». Dif­fi­cile en effet de consi­dé­rer que l’université, la recherche et l’enseignement puissent faire par­tie des acti­vi­tés « non essen­tielles »…

Ce monde où des étudiants recherchent de quoi manger

Pour la lutte, les étu­diants com­mu­nistes ont déci­dé de s’investir dans le col­lec­tif « inter­or­gas » qui regroupe éga­le­ment les mili­tants de Sud, de l’Unef et de l’UEG. « Nous nous réunis­sons chaque semaine », pré­cise Ema. Avec des ini­tia­tives comme celle du ras­sem­ble­ment du 11 février – pro­po­sé « pour que la mani­fes­ta­tion inter­pro du 4 février ait un pro­lon­ge­ment sur le cam­pus » –, mais aus­si d’autres comme celle conduites sous l’égide du col­lec­tif Géné­ra­tion pré­ca­ri­té. « Nous assu­rons des dis­tri­bu­tions ali­men­taires dans les cités uni­ver­si­taires, notam­ment de fruits et légumes, raconte Ema, en tour­nant dans les cités, et ça répond à un besoin, tout le monde vient et il n’y en a pas tou­jours pour tout le monde ». Ce monde d’aujourd’hui où il faut s’inquiéter de l’alimentation des étu­diants…

Ema et Tho­mas n’ont pas que l’action com­mune comme corde à leur arc mili­tant. « La semaine de la pen­sée mar­xiste se déroule à par­tir du 15 février, note Tho­mas, c’est l’occasion de faire de la for­ma­tion, d’échanger nos points de vue sur les fon­de­ments de notre pro­jet d’étudiants com­mu­nistes, notre vision de la socié­té et de sa trans­for­ma­tion. » Ils sont éga­le­ment enga­gés dans une cam­pagne natio­nale, celle de la créa­tion d’un reve­nu étu­diant. « Ça nous dis­tingue d’autres orga­ni­sa­tions de jeu­nesses qui demandent un RSA jeunes ; nous pen­sons qu’il faut aller plus loin et ins­ti­tuer un véri­table reve­nu étu­diant parce qu’on apprend moins bien quand il faut tra­vailler pour payer ses études et que l’avenir du pays dépend aus­si du niveau de qua­li­fi­ca­tion de sa jeu­nesse. » Les étu­diants com­mu­nistes font signer une péti­tion sur ce thème pour enga­ger le débat dans toutes les uni­ver­si­tés fran­çaises et faire gran­dir cette reven­di­ca­tion.

61,5%

C’est le taux de détresse psy­cho­lo­gique rele­vé par l’université Gre­noble-Alpes après une enquête réa­li­sée en décembre 2020 auprès de 13 000 étu­diants. Les élèves étran­gers ain­si que les étu­diants de pre­mière année sont par­ti­cu­liè­re­ment tou­chés.

Repas à un euro

L’une des grandes annonces gou­ver­ne­men­tales. Qui témoigne de la détresse étu­diante. Utile, mais pas miro­bo­lant : le plat à empor­ter à un euro, ce sont sou­vent des sand­wichs ou une bar­quette de pâtes.

Horaires Covid

A l’automne der­nier, les per­son­nels du Crous tra­vaillant en pré­sen­tiel avaient béné­fi­cié d’une réduc­tion de leur temps de tra­vail de façon à se pro­té­ger du virus, de 38 à 25 heures heb­do­ma­daires. Cette dis­po­si­tion a été remise en cause à comp­ter du 20 jan­vier. Déci­sion contes­tée par la CGT dans le contexte de l’apparition des variants. Les per­son­nels des Crous étaient en grève le 25 janvier.La pla­te­forme natio­nale « petit com­merce » a aidé les com­mer­çants dont les libraires (121 ins­crits à Gre­noble) en lan­çant des bons d’achats. Les clients ayant ache­té des bons d’achats à tel ou tel com­merce ont aidé les tré­so­re­ries des librai­ries fer­mées.

1000 kgs de produits alimentaires

C’était le 22 février. Le col­lec­tif Géné­ra­tion pré­ca­ri­té avait orga­ni­sé une dis­tri­bu­tion de pro­duits de pre­mière néces­si­té. Une tonne de pro­duits a été dis­tri­buée dans la jour­née. « Dans ma cité U, le Crous avait don­né l’information sur cette dis­tri­bu­tion, il y avait la queue et il n’y en a pas eu pour tout le monde », témoigne Ema Poin­tet. Plus de trois cents étu­diants ont béné­fi­cié de cette ini­tia­tive de soli­da­ri­té.

Dossier1/
Huseyin Ozde­mir, secré­taire de l’union natio­nale des syn­di­cats CGT des Crous et secré­taire de la CGT Crous de Gre­noble.

Crous, les emplois perdus des étudiants

Parmi les emplois disparus qu’occupaient les étudiants pour financer leurs études, ceux des œuvres universitaires.

« Le repas à un euro, c’est bien, mais com­ment font les étu­diants quand ils ne peuvent pas payer leur loyer ? » Huseyin Ozde­mir, secré­taire du syn­di­cat CGT des per­son­nels des œuvres uni­ver­si­taires, ne manque pas une occa­sion d’affirmer son sou­tien aux étu­diants. C’est que les agents sont par nature en rela­tion constante avec eux. Non seule­ment comme usa­gers du ser­vice public pour lequel ils tra­vaillent, mais aus­si comme col­lègues de tra­vail.
« Les Crous emploient des étu­diants comme vaca­taires, plus de deux cents pour le Crous de Gre­noble, explique-t-il, or ces emplois étaient gelés : la réduc­tion d’activité liée à la crise sani­taire a été uti­li­sée par les direc­tions pour redé­ployer le per­son­nels des res­tos U vers les cités U, ce qui a réduit d’autant le nombre d’heures de tra­vail dis­po­nibles pour des étu­diants ».

Travailler pour financer ses études

Une situa­tion qui a évo­lué. Le syn­di­cat a en effet obte­nu que les embauches d’étudiants ne soient plus comp­ta­bi­li­sées comme fai­sant par­tie des agents des Crous dont le nombre est pla­fon­né à 12 721 au niveau natio­nal. « Nous allons pou­voir embau­cher 5 à 600 étu­diants dans les œuvres uni­ver­si­taires, au niveau natio­nal ». De même qu’une soixan­taine de postes d’assistantes sociales vont être créés.

C’est dire l’ampleur des besoins, même si l’embauche sup­plé­men­taire d’étudiants à temps par­tiel ne com­pen­se­ra ni la dif­fi­cul­té à suivre ses cours dans des facs qui res­tent fer­mées ni la dis­pa­ri­tion des emplois pré­caires qui per­met­taient aux étu­diants de finan­cer leurs études et leur loge­ment. Ne com­pen­se­ra pas non plus les absences d’agents liées à la crise sani­taire.

Tan­dis que les étu­diants peinent à envi­sa­ger leur ave­nir, les œuvres uni­ver­si­taires par­viennent dif­fi­ci­le­ment à les accom­pa­gner au quo­ti­dien.

Dossier2/
Pour le doc­teur Nico­las Olli­vrin, « cette crise met en évi­dence ce qui ne marche pas ».

« Le patient mériterait mieux »

Le docteur Nicolas Ollivrin, psychiatre, nous fait part de son vécu dans la crise sanitaire que traverse le pays.

TA : C’est dur pour tout le monde, plus encore pour les jeunes et les étu­diants ?

Nico­las Olli­vrin : J’observe une forte angoisse chez les étu­diants qui me consultent. Elle résulte du contexte, de l’absence de pers­pec­tives et de l’incertitude. Incer­ti­tude source d’angoisse, qui néces­site une adap­ta­tion per­ma­nente ; c’est cause de grandes fatigues, voire de dépres­sions. Rare­ment dans l’histoire, une telle incer­ti­tude a été obser­vée, notam­ment pour les jeunes.

Ques­tion de moyens, aus­si. Un étu­diant est venu me voir hier. Je l’ai orien­té vers un ser­vice uni­ver­si­taire. Il m’a répon­du : “je n’y accède pas”, trois mois d’attente pour un ren­dez-vous. Je n’ai jamais vu ça.

Les gens que je reçois sont dans des situa­tions moins lourdes que les patients des hôpi­taux. Cela dit, lorsqu’un patient me consulte, y com­pris dans un état dif­fi­cile, les ser­vices hos­pi­ta­liers le refusent ensuite, consi­dé­rant qu’il est déjà pris en charge. Consé­quence de la satu­ra­tion de l’hôpital psy­chia­trique.

Quels sont vos sou­haits pour que la psy­chia­trie puisse faire face à la crise sani­taire ?

N.O. : Nous devrions pou­voir tra­vailler dif­fé­rem­ment, dans un for­mat « hôpi­tal de jour ». Un cabi­net qui regrou­pe­rait psy­chiatres, psy­cho­logues, infir­miers, psy­cho­mo­tri­ciens, kinés… pour une prise en charge glo­bale des patients. Nous ne sommes pas accom­pa­gnés ni encou­ra­gés dans cette voie. Cela deman­de­rait du temps et l’accord de l’agence régio­nale de san­té. Or nous sommes plus sur­veillés que sou­te­nus. Un décret du 27 novembre der­nier pré­voit par exemple que les méde­cins peuvent être décon­ven­tion­nés (leurs patients pri­vés de rem­bour­se­ment) pen­dant trois mois sur simple déci­sion de la CPAM.

Aujourd’hui, la psy­chia­trie fonc­tionne avec d’un côté l’hôpital pour la prise en charge les psy­choses graves et de l’autre la psy­chia­trie de ville qui s’occupe des névroses, des dépres­sions. Glo­ba­le­ment la psy­chia­trie souffre d’un manque de moyens et d’investissements depuis plus de vingt ans. A l’hôpital, sou­vent le tra­vail n’est pas fait, faute de per­son­nel notam­ment. Je me retrouve avec des patients qui devraient rele­ver de l’hôpital.

En psy­chia­trie libé­rale, nous ne sommes pas assez nom­breux. Trop sou­vent, ce sont les méde­cins géné­ra­listes qui doivent faire face, mais ce n’est pas le même soin.

Les méde­cins, les psy­chiatres et les hos­pi­ta­liers font au mieux, rendent ser­vice, mais le patient méri­te­rait mieux avec une vraie psy­chia­trie de sec­teur et des centres médi­co-psy­cho­lo­giques.

Pro­pos recueillis par Edouard Schoene

« En 2005, le ministre Douste Bla­zy a igno­ré une étude par­le­men­taire sur l’évaluation des pra­tiques psy­chia­triques. Cette étude mon­trait que les thé­ra­pies com­por­te­men­tales cog­ni­tives trai­taient effi­ca­ce­ment des troubles hors psy­choses, à l’inverse de la psy­cha­na­lyse. Cette étude clas­sée sans suite, les thé­ra­pies com­por­te­men­tales ne sont pas rem­bour­sées par la Sécu­ri­té sociale, ce qui entraîne la sur­con­som­ma­tion de médi­ca­ments psy­cho­tropes. En France, le pré­ven­tif n’est pas valo­ri­sé ».

Doc­teur Olli­vrin

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