Éric Hours : « Tout remettre à plat pour offrir une vraie alternative en 2028 » à la Région
Par Manuel Pavard
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Le Travailleur alpin — Cinq ans après ton arrivée à la Région, quel bilan tires-tu de l’action du groupe CIC ?
Éric Hours — On est un groupe minoritaire, donc on ne peut évidemment pas changer la ligne politique de la majorité régionale. Mais en tant qu’élus communistes, on a une crédibilité historique qui est reconnue. Sur Vencorex, par exemple, on n’a pas gagné mais on a quand même bataillé avec la Région pour qu’elle vote le vœu. Et puis, on a réussi à faire avancer certains dossiers dans d’autres domaines. Je pense notamment au commerce de proximité en milieu rural. Au départ, la Région aidait surtout à l’investissement. On a obtenu qu’elle puisse aussi intervenir sur le fonctionnement, parce qu’un petit commerce dans un village de 300 ou 400 habitants peut avoir besoin de quelques milliers d’euros pour survivre. Sans ce soutien, les habitants doivent parfois faire quinze kilomètres pour acheter du pain.
Sur la santé (l’une de mes trois commissions, avec l’économie et les relations internationales), on a également gagné la création d’un groupement d’intérêt public consacré au recrutement et à l’installation de professionnels. La Région a ainsi recruté vingt-et-un professionnels, dont neuf médecins, trois infirmières, des gynécologues, des sages-femmes… Ce qui est une bonne chose. Quant aux maisons et centres de santé, maintenant, on réclame un bilan : combien sont réellement occupés, dans quels territoires, avec quels professionnels ? La Région prétend qu’elle participe au maillage du territoire mais on doit pouvoir le mesurer. Ça fait quatre ans que je demande un état des lieux… Toujours rien !
Sur le volet économique, que reproches-tu principalement à la politique régionale ?
On n’est pas opposé aux aides aux entreprises. La Région est chef de file en matière économique, donc c’est une de ses responsabilités. Le problème, c’est l’évaluation. La Région parle, par exemple, de milliers d’emplois créés grâce à ses dispositifs et d’un effet de levier sur l’investissement privé. Ok mais on aimerait savoir précisément combien d’emplois ont été créés, combien ont été maintenus, ce que deviennent les salariés lorsque l’entreprise ferme ou délocalise…
On peut citer aussi le « pack relocalisation », doté d’un milliard d’euros sur le mandat — pour rappel, le budget de la Région est de 4,8 milliards par an — et qui est assez emblématique. Globalement, il y a beaucoup de dispositifs, parfois pour quelques dizaines de milliers d’euros. On ne conteste pas forcément les aides individuellement, mais on veut connaître leur finalité. L’argent public doit servir à quelque chose et il faut pouvoir en rendre compte aux habitants.

Tu as l’impression que l’exécutif régional a évolué politiquement, depuis le début du mandat ?
Oui, il y a eu un glissement idéologique de la majorité régionale, qui s’est beaucoup déplacée vers la droite, avec une place de plus en plus importante donnée aux questions de sécurité et à des thèmes qui étaient auparavant portés par l’extrême droite. On a vraiment l’impression que certains élus de droite cherchent à courir derrière elle. Mais à force de reprendre les idées de l’extrême droite, on peut se demander pourquoi les électeurs choisiraient la copie plutôt que l’original.
Globalement, c’est un peu toute l’assemblée régionale qui glisse de plus en plus à droite. Il y a des choses qu’on n’aurait pas vues ou entendues avant : une élue Reconquête qui cite Brasillach en assemblée plénière, le portrait de Quentin Deranque affiché sur la façade de l’hôtel de région… Les passerelles avec l’extrême droite sont de plus en plus visibles, le cordon sanitaire est en train de disparaître. Et à côté de ça, on a un Rassemblement national de plus en plus décomplexé.
Quel rôle joue Laurent Wauquiez dans tout cela ?
Aujourd’hui, Laurent Wauquiez est officiellement conseiller spécial de Fabrice Pannekoucke, un poste qui a été créé spécialement pour lui et qui n’existe qu’ici. Mais le vrai président, c’est lui. En fait, pour Wauquiez, l’expérience Auvergne-Rhône-Alpes est d’abord un laboratoire au service de ses ambitions politiques nationales.
Concrètement, comment se manifeste cette droitisation ?
Prenons le cas de la culture, qui l’illustre très bien. Le budget peut rester stable en valeur nominale, mais avec l’inflation, cela signifie déjà une baisse en termes réels. Et surtout, les choix effectués dans les subventions ne sont pas neutres. Il y a une véritable orientation politique de la part de la majorité, qui mène vraiment une bataille idéologique. On le voit avec l’exemple très parlant de la scandaleuse subvention pour « Murmures de la cité », à Moulins [NDLR : spectacle révisionniste promouvant les valeurs du catholicisme intégriste et de l’extrême droite identitaire mais pourtant subventionné par la Région, ce qui provoqué une vive polémique et une forte mobilisation des collectifs laïques et antifascistes, des syndicats, des partis et élus de gauche].
Le groupe CIC a également critiqué la politique régionale en matière d’adaptation au changement climatique…
Il faut distinguer l’urgence et la politique de long terme. Quand il fait très chaud dans une école ou un établissement de santé, installer de la climatisation, comme l’a fait la Région, peut être nécessaire. Mais face au au changement climatique, installer des climatiseurs, c’est un pansement sur une jambe de bois. Ça ne règle rien sur le fond et ça ne fait pas une politique. Dans les lycées, par exemple, il faut adapter les bâtiments, travailler sur l’isolation, l’urbanisme, les matériaux, les espaces végétalisés.
La même chose vaut pour les forêts. Il faut réfléchir dès maintenant aux essences qui seront capables de supporter le climat de demain, à la gestion de l’eau et à la prévention des incendies. On ne peut pas attendre que les problèmes arrivent pour réagir.
Mais ce côté démagogique, c’est assez typique de la droite. Je rappelle que tous les élus LR de la région ont voté pour la loi Duplomb… Même le député Yannick Neuder qui est pourtant cardiologue, alors que l’Ordre des médecins et tous les syndicats de médecins généralistes ont dit que cette loi était nocive pour les gens.

Sur ces questions écologiques, vos positions peuvent pourtant diverger de celles d’autres composantes de la gauche, notamment sur l’industrie. Pourquoi ?
Parce qu’on pense qu’il faut réindustrialiser la région et le pays. Mais il ne s’agit évidemment pas de revenir à l’industrie du XIXe siècle. Il faut produire autrement, réduire les pollutions et anticiper les transformations climatiques. On a parfois des désaccords avec les écologistes sur la manière d’aborder certains projets industriels ou énergétiques. Pour nous, il faut être capables de regarder l’ensemble de la question : quels emplois, quelle production, quelles conséquences environnementales, quels transports, quelle consommation d’énergie ? On ne peut pas simplement opposer industrie et écologie.
Dans une région comme la nôtre, il faut aussi se demander comment on transporte les matières premières et les marchandises. Si on installe une nouvelle activité industrielle mais que tout doit ensuite être transporté par camion, on n’a pas réglé le problème. Il faut donc penser les infrastructures en même temps que les projets.
Même constat sur l’énergie ?
Oui, les besoins vont augmenter avec les véhicules électriques, les pompes à chaleur, la climatisation… Il faut donc réfléchir à un mix énergétique. Mais il n’y a pas une seule solution qui permettra de répondre à tous les besoins. Après, ça ne signifie pas qu’il ne faut rien faire sur les renouvelables, simplement qu’il faut avoir une vision globale, notamment sur l’hydroélectricité et la gestion de l’eau. Et surtout, il faut articuler la question énergétique avec celle de l’industrie et de l’aménagement du territoire.
Ces divergences pèseront-elles dans la perspective des élections régionales de 2028 ?
Forcément. Mais c’est justement pour ça qu’il faut commencer le travail suffisamment tôt. Je pense qu’il faut tout remettre à plat. Je ne suis pas favorable à ce qu’on dise aujourd’hui : « On repart comme en 2021 ». Il faut regarder le rapport de forces, les projets et surtout ce qu’on veut construire pour la région.
En 2021, on a fait une alliance qui n’a pas permis à la gauche d’obtenir le résultat espéré. Les discussions avaient été longues et au final, beaucoup de choses se sont décidées tardivement. Pour la prochaine élection, on devra d’abord définir quelques grands axes qui pourraient constituer le socle d’une nouvelle majorité : les transports, l’aménagement du territoire, les services publics, la formation, l’industrie… Et ensuite seulement, regarder quelles forces peuvent se retrouver autour de ce projet. L’objectif, c’est de construire une véritable alternative, pas simplement d’additionner des logos.
Est-ce que ça veut dire que tu ne souhaites pas reconduire obligatoirement l’alliance entre le PCF et LFI ?
Je ne dis pas qu’il ne faut pas travailler avec les Insoumis. Mais plutôt qu’il ne faut pas considérer que l’alliance de 2021 est automatiquement reconduite. Donc regardons ce qu’elle nous a apporté et ce qu’elle n’a pas permis de faire.
En tant que communistes, il faut aussi qu’on soit capables de travailler avec les socialistes, les écologistes et les autres forces de gauche, en fonction des projets. Les discussions doivent partir des besoins de la région et des habitants. Car on a des désaccords mais aussi des choses en commun. Je pense notamment aux transports. Une région comme Auvergne-Rhône-Alpes doit avoir une véritable politique publique des transports, accessible à tous. C’est un enjeu de pouvoir d’achat, mais aussi d’aménagement du territoire et de transition écologique.

Tu entends justement renforcer le travail des élus communistes dans les douze départements de la région…
Oui. Nous sommes en train de développer des liens entre les élus et les fédérations communistes des différents départements. On veut aller dans les territoires, faire le bilan de ce qui a été fait depuis le début du mandat et regarder ce qui manque. L’idée est de construire un véritable fil rouge de la politique communiste à l’échelle régionale.
Auvergne-Rhône-Alpes compte près de neuf millions d’habitants. C’est une région immense, avec des réalités très différentes. Il faut donc être capable de construire un projet commun sans opposer l’Auvergne aux territoires rhônalpins, ni les zones rurales aux métropoles. Les régions peuvent aussi être des contre-pouvoirs. Quelle que soit la majorité qui sortira des prochaines élections nationales, il faudra des collectivités capables de porter d’autres politiques. On doit donc commencer à travailler dès maintenant.
Et toi-même, envisages-tu de repartir en 2028 ?
Les camarades souhaitent que je reparte. Et pour ma part, je mettrai ma candidature à disposition du parti pour faire un nouveau mandat qui sera le dernier. Je le fais parce que je pense avoir aujourd’hui une connaissance de la Région et des dossiers que je n’avais pas au début du mandat. Je connais mieux les territoires, les mécanismes régionaux, les interlocuteurs… Mais l’essentiel, ce n’est pas ma candidature personnelle, c’est le travail collectif que nous devons construire pour proposer une autre politique régionale.
Propos recueillis par Manuel Pavard


