Congrès départemental. Ce qui se dit aujourd’hui à la CGT

Par Luc Renaud

/

Un congrès et sa préparation, c’est un moment important. L’occasion de prendre du recul, de réfléchir aux revendications, de former les syndiqués. Moment de fraternité, aussi. Le congrès de l’UD-CGT aura lieu du 8 au 10 novembre à Voiron. Témoignage en Nord Isère, avec le syndicat CGT de la communauté d’agglomération des Portes de l’Isère.

Image principale
Parmi les responsables de l’union locale CGT de Villefontaine, dans le Nord-Isère.

L’exemple est par­lant. La com­mu­nau­té d’agglomération des portes de l’Isère (Capi) a finan­cé à hau­teur de 600 000 euros un sys­tème de vidéo­sur­veillance des par­kings de la zone logis­tique de Saint-Quen­tin-Fal­la­vier. Argu­ment : don­ner plus en Nord Isère que dans la plaine de l’Ain aux entre­prises qui vou­draient s’installer dans une zone logis­tique. La concur­rence entre deux sites dis­tants de quelques dizaines de kilo­mètres. « Dans le même temps, explique Thier­ry Ber­gey, secré­taire de l’union locale CGT de Vil­le­fon­taine et secré­taire du syn­di­cat des per­son­nels de la Capi, on ferme une crèche qui accueillait 54 enfants : il faut bien prendre l’argent quelque part. » C’est l’un des inté­rêts d’organiser l’action syn­di­cale à par­tir du ter­ri­toire. « Avec les syn­di­qués sur la zone logis­tique et ceux qui tra­vaillent dans les ser­vices publics, nous pou­vons faire le lien entre les poli­tiques d’aménagement du ter­ri­toire – en l’occurrence la mise en concur­rence du Nord de l’Isère et du Sud de l’Ain –, et l’austérité impo­sée dans les ser­vices publics. » Et être plus effi­cace sur les deux ter­rains.

La CGT des per­son­nels de la Capi est, comme ailleurs dans le dépar­te­ment, enga­gée dans la pré­pa­ra­tion du congrès de l’union dépar­te­men­tal. Ici, 140 des 800 sala­riés de la com­mu­nau­té d’agglomération sont syn­di­qués à la CGT. Un rap­port de force non négli­geable et des habi­tudes de syn­di­ca­lisme du quo­ti­dien. Réunions régu­lières, jour­nal édi­té tous les deux mois et « remis de la main à la main », insiste Thier­ry Ber­gey. Mais la pré­pa­ra­tion du congrès reste un moment par­ti­cu­lier, pour les syn­di­qués. « C’est une période où l’on prend davan­tage le temps de dis­cu­ter, où l’on prend plus le temps de sor­tir des ques­tions spé­ci­fiques à sa pro­fes­sion ; en ce sens, ce sont des ins­tants qui contri­buent lar­ge­ment à la for­ma­tion syn­di­cale et puis, ça compte aus­si beau­coup, un moment de fra­ter­ni­té », explique Thier­ry. Impor­tant de se retrou­ver, sur­tout quand la bataille est dif­fi­cile. Le moyen aus­si de s’approprier les pro­po­si­tions du syn­di­cat : « On nous pré­sente tou­jours comme ceux qui s’opposent à tout ; la réa­li­té c’est que nous sommes oppo­sé à ce qui aggrave la vie des gens et que nous avons des pro­po­si­tions pour aller dans le bon sens, par exemple pour un Code du tra­vail du 21e siècle », note Thier­ry Ber­gey.

Des tracts « remis de la main à la main », occasion du débat

LES SUJETS ABORDÉS PAR LES PERSONNELS DE LA CAPI dans la pré­pa­ra­tion du congrès ne dif­fèrent pas des débats d’autres syn­di­cats de l’UD-CGT. Avec, sur cer­tains points, des expé­riences pour nour­rir le débat. L’évolution du sala­riat, par exemple. « Dans la fonc­tion publique ter­ri­to­riale comme ailleurs, le niveau des qua­li­fi­ca­tions s’élève, la col­lec­ti­vi­té emploie davan­tage de cadres qu’il y a dix ans », note Thier­ry Ber­gey. Ce qui a conduit la CGT à inté­grer des reven­di­ca­tions nou­velles. « Nous avons négo­cié un pro­to­cole d’accord (en cours de fina­li­sa­tion en sep­tembre, ndlr) sur le droit à la décon­nexion, qui pré­voit des dis­po­si­tions comme la ferme-ture du ser­veur entre 19h et 7h le len­de­main, le refus du télé­tra­vail…», indique Thier­ry. Ce qui ne va pas sans confron­ta­tions : plus facile, par­fois, de pou­voir tra­vailler sans stress pour rat­tra­per le retard, chez soi tran­quille… le dimanche. « Nous, syn­di­qués, cadres comme agents, nous expli­quons que ce n’est pas bon pour la san­té et que ça montre dans cer­tains cas que des embauches sont néces­saires. » La soli­da­ri­té, le pro­grès du droit col­lec­tif contre l’individualisme qui broie des sala­riés entre le mar­teau d’élus de droite et l’enclume du ser­vice public à déve­lop­per.

DE QUOI AVANCER ? Un point de départ en tout cas. Car une autre des ques­tions mises en débat dans ce congrès de l’UD est celle du clic et de l’action. De la prise de posi­tion devant son écran – un pre­mier pas dans l’action ? – à son expres­sion dans la rue. Et dans la grève. « Beau­coup de sala­riés sont d’accord avec ce que nous disons, constate Thier­ry Ber­gey, et c’est une force. Mais on voit bien aujourd’hui que c’est insuf­fi­sant au regard de l’ampleur de ce que gou­ver­ne­ment et patro­nat veulent cas­ser, au regard de la néces­si­té de trans­for­mer la socié­té. »

DÉBAT ENCORE sur la fonc­tion de repré­sen­tant du per­son­nel. Les syn­di­qués CGT de la Capi sont conscients du piège de la fusion des comi­tés d’entre-prises, CHSCT, délé­gués du per­son­nel… « L’objectif, c’est bien sûr que la san­té des sala­riés, par exemple, ne soit plus un pro­blème pour le patron, mais c’est aus­si de créer des syn­di­ca­listes volants, des cou­rants d’air qui passent d’un dos­sier à l’autre sans plus avoir de temps pour ren­con­trer les sala­riés, la base du syn­di­ca­lisme. »

Pri­vé et public, anciens et nou­veaux adhé­rents, cadres et ouvriers, la CGT dans sa diver­si­té.

« Ce qui marche, c’est le bugne à bugne »

La CGT aujourd’hui ? A quoi ça sert ? Pour quoi c’est faire ? Qu’est-ce-ce que ça veut dire, se syndiquer ? Comment ça marche, la CGT ? Débat à bâtons rompus avec quatre militants qui préparent le congrès de leur union départementale.

Chris­tine est secré­taire du syn­di­cat des ter­ri­to­riaux d’Echirolles. « Mon métier, c’est aide-soi­gnante », pré­cise-t-elle tout de suite. Eric est cadre à l’ONF. Il a adhé­ré à la CGT l’an der­nier. Karen tra­vaille à la CPAM. Délé­guée du per­son­nel, élue au CHSCT. Cédric est élu au comi­té d’entreprise de Bec­ton Dickin­son, une boîte de 1 600 sala­riés.

Leur point com­mun ? La CGT. Leur sou­ci de l’interprofessionnel, pour­rait-on dire. « La CPAM, c’est un milieu très fer­mé, note ain­si Karen, le syn­di­cat, ça per­met de confron­ter des expé­riences avec d’autres entre­prises, de se former,d’apprendre. » Le syn­di­cat pour rompre l’isolement, d’abord. « C’est répondre à une curio­si­té, note Eric, voir si les sen­sa­tions qu’on éprouve sont par­ta­gées ailleurs. »

LA CGT ET SON ORGANISATION sur un ter­ri­toire (la loca­li­té, le dépar­te­ment) per­met un constat : « ce qu’ils appellent le lean mana­ge­ment, être tou­jours sous pres­sion pour avoir quelque chose à faire, c’est main­te­nant ce qu’on retrouve par­tout, à l’atelier, dans les bureaux ou dans les admi­nis­tra­tions », constate Cédric.

« Il est plus facile de se faire virer quand on est cadre »

Alors, pour­quoi le syn­di­cat n’est-il pas plus fort ? « C’est un long che­min qu’il faut faire pour se syn­di­quer », note Eric qui décrit ce qu’il appelle la « pres­sion sociale ». Il y a d’abord la répres­sion patro­nale dans l’entreprise. Trop sou­vent, on risque des ennuis, voire de perdre son bou­lot. Mais plus encore, l’appréhension dif­fuse qu’en se syn­di­quant, on fran­chit une fron­tière invi­sible. Est-ce que tout va bien se pas­ser après ?

Cédric Bra­chon, élu au CE de Bec­ton Dickin­son.

« LES MÉDIAS DE MASSE jouent un rôle en nous pré­sen­tant comme des vio­lents, en jouant sur les peurs en pré­sen­tant des manifs gazées, en rin­gar­di­sant les mili­tants… », constate Chris­tine. A Bec­ton Dickin­son, c’est BFMTV qui occupe les écrans télé ? Pas tout à fait un hasard.

Com­ment faire face ? Pour Karen, il n’y a pas trente-six solu­tions : le bugne à bugne. « Ce qui compte, c’est le contact humain, explique-t-elle, lorsqu’à la CPAM, nous sommes allés voir les sala­riés dans tout le dépar­te­ment, dans des endroits où ils ne voient jamais un syn­di­ca­liste, ça a fonc­tion­né, ils se sont mis en grève. » Allez voir les gens, mais pour leur dire quoi ?

Chris­tine Def­fooz, secré­taire du syn­di­cat de la ville d’Echirolles.

QUE L’ACTION SYNDICALE est effi­cace, peut-être d’abord. Exemple à Bec­ton Dickin­son. « Nous avons obte­nu l’an der­nier que notre orga­ni­sa­tion du tra­vail ne soit pas remise en cause, raconte Cédric, ils vou­laient sup­pri­mer cent emplois et aujourd’hui nous embau­chons quinze per­sonnes, il y en aura d’autres, les départs en retraite seront rem­pla­cés. » Tout comme les agents de l’hôpital de Saint-Egrève ont gagné après un prin­temps de lutte même si la direc­tion a ten­té d’utiliser la jus­tice pour faire peur.

Mais on ne gagne pas tou­jours. Le rap­port de force est sans cesse à construire. « Ce qui compte, c’est l’information, don­ner la pos­si­bi­li­té d’ouvrir les yeux sur la réa­li­té, des choses simples qu’il faut expli­quer comme l’inégalité femmes hommes », note Karen. Car beau­coup de citoyens ne savent pas ce que c’est que le CICE, que la fraude fis­cale équi­vaut au défi­cit de l’État, que toutes les études scien­ti­fiques montrent que ce n’est pas parce qu’on réduit les droits que le chô­mage baisse…

La CGT est-elle tou­jours au niveau de la res­pon­sa­bi­li­té qui est la sienne ? « Il arrive qu’on se plante et qu’il faille tout recons­truire », com­mente Chris­tine. Le syn­di­cat, c’est de l’humain, d’abord. La fra­ter­ni­té, ça se pré­serve, ça s’entretient. Et les sala­riés sont atten­tifs à ce que font les uns et les autres. « Quand on adhère à la CGT, on le fait aus­si parce que ceux qui animent le syn­di­cat sont des gens bien », relève Eric.

Eric Sal­va­to­ri, cadre à l’Office natio­nal des forêts.

ET TOUT NE VA PAS DE SOI. La place des jeunes, par exemple. Cédric est venu à la CGT par la CGT-jeunes. « La CGT, c’est une tra­di­tion ancienne chez nous, dit-il, avec des mili­tants che­vron­nés qui fai­saient le bou­lot… si bien qu’il était dif­fi­cile de prendre sa place en étant à l’usine depuis peu. » A la CPAM, « la trans­mis­sion entre ceux qui partent et ceux qui arrivent n’a pas tou­jours été anti­ci­pée, c’est plus dif­fi­cile après, quand il faut se for­mer sans que ça ait été pré­vu avant ».
Autre ques­tion qui inter­pelle, celle des bureaux. Les cadres. Là où l’on comp­tait 80 % d’ouvriers et 20% de cadres, la pro­por­tion s’est aujourd’hui inver­sée. L’inertie de la tra­di­tion comme le poids des repré­sen­ta­tions entre­te­nues par le patro­nat et les medias domi­nants font de cette évo­lu­tion une dif­fi­cul­té pour la CGT.

ET POURTANT. « Il est plus facile de se faire virer quand on est cadre », constate Cédric, ils ont des contrats d’objectifs, des obli­ga­tions de résul­tats sur des cri­tères sans rap­port avec le tra­vail bien fait mais basés sur le résul­tat finan­cier immé­diat et c’est une grosse pres­sion ». « Il y a aus­si des cadres qui s’engagent, témoigne Chris­tine, on peut être syn­di­ca­liste et chef de ser­vice, sans mélan­ger les rôles et les fonc­tions. » « Comme cadre, je me sens faire par­tie des tra­vailleurs, approuve Eric, il est impor­tant de ne pas oppo­ser les caté­go­ries parce que nous sommes tous dans le même bateau. » Chez Neyr­pic Gene­ral elec­tric, le plan de licen­cie­ment concerne beau­coup les cadres ; les ouvriers sont déjà par­tis.

Karen El Khoud­ja, élue CHSCT à la CPAM.

LÀ ENCORE, c’est le contact humain qui fait avan­cer les choses. « Nous avons pris l’habitude de tour­ner dans les bureaux, com­mente Cédric, la pre­mière fois, les cadres nous regar­daient comme des Ovni, main­te­nant on se parle et nous avons pro­gres­sé aux élec­tions dans ce col­lège. » La ren­contre, le sou­rire, la fra­ter­ni­té. La force d’une orga­ni­sa­tion mili­tante, celle de la soli­da­ri­té qui s’oppose fron­ta­le­ment à l’égoïsme qu’une socié­té pro­meut comme une valeur moderne.

Débat préparatoire

Pour nour­rir le débat pré­pa­ra­toire au congrès, les syn­di­cats ont reçu un docu­ment de réflexion de 48 pages. Il est orga­ni­sé en quatre par­ties : « pour­quoi nous lut­tons » ; « le capi­ta­lisme dans notre quo­ti­dien » ; « du clic citoyen à l’acte mili­tant » et « la CGT, son orga­ni­sa­tion et sa place dans le dépar­te­ment de l’Isère ».

Lors du congrès, des réso­lu­tions seront prises concer­nant la stra­té­gie de lutte mise en œuvre par le syn­di­cat ain­si que son orga­ni­sa­tion ter­ri­to­riale. Le docu­ment sou­mis aux syn­di­cats com­porte des élé­ments de débat sur le conte­nu de ces réso­lu­tions.

Le congrès en pratique

Le congrès de l’union dépar­te­men­tale CGT de l’Isère aura lieu du 8 au 10 novembre au Trem­plin sport for­ma­tion de Voi­ron. Près de trois cents délé­gués y sont atten­dus.

500

sta­giaires

suivent chaque année des for­ma­tions syn­di­cales mises sur pied par l’union dépar­te­men­tale. Au cours de l’année, une cin­quan­taine de for­ma­tions sont pro­po­sées aux syn­di­qués. L’objectif est aujourd’hui de déve­lop­per les stages qui concernent la vie syn­di­cale.

Fraternité

« L’image que les puis­sants veulent col­ler à la CGT, c’est celle des vilains-contre-tout-ce-qui-avance, constate Eric, bon, moi, j’ai un pen­chant natu­rel pour le côté « vilain » ; sauf que la CGT, c’est d’abord la fra­ter­ni­té, les gens comme ils sont et sans qu’on les juge, la bien­veillance. On a tou­jours de l’aide quand on en a besoin. »

Partager cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *