STMicroelectronics. À Crolles, l’eau potable coule à flots, malgré la sécheresse

Par Manuel Pavard

/

Image principale
Les militants de STopMicro ont disposé autour de la place de Verdun une guirlande de bouteilles d'eau représentant la consommation à la seconde de ST Crolles, soit 160 litres, selon les chiffres de 2023 (cela a certainement augmenté depuis).
Le collectif STopMicro organisait ce jeudi 10 septembre un rassemblement, place de Verdun, pour dénoncer "l'accaparement" de l'eau potable par STMicroelectronics, qui consomme au moins 160 litres par seconde sur le site de Crolles. Mais aussi pour pointer la complicité de la préfecture, accusée de n'avoir imposé aucune restriction d'eau à l'industriel alors que le secteur est en alerte sécheresse. Motif invoqué, un présumé plan de sobriété hydrique au contenu pourtant inconnu. Une "opacité" que fustige également la CGT ST - malgré d'évidentes divergences avec le collectif. Le syndicat conteste ainsi les chiffres avancés par la direction et réclame un accès total aux données.

Les deux orga­ni­sa­tions ne sont pas vrai­ment les meilleures amies du monde. Pour­tant, le col­lec­tif STop­Mi­cro et la CGT ST Crolles se rejoignent au moins sur un point : la dénon­cia­tion de l’é­norme consom­ma­tion d’eau de STMi­croe­lec­tro­nics et du manque de trans­pa­rence dont fait preuve le groupe fran­co-ita­lien sur son usage de l’eau potable. Cela fait main­te­nant plu­sieurs années que le géant des semi-conduc­teurs est poin­té du doigt à ce sujet. Mais le contexte actuel, avec un été mar­qué par la cani­cule et la séche­resse, a repla­cé le dos­sier sous le feu des pro­jec­teurs.

La guir­lande de bou­teilles d’eau a été accro­chée face à la pré­fec­ture pour dénon­cer sa « com­pli­ci­té » avec ST, selon le col­lec­tif.

Depuis le 20 août der­nier, le sec­teur de Char­treuse-Guiers — qui englobe la com­mune de Crolles — est en effet pla­cé par arrê­té pré­fec­to­ral en situa­tion de « crise », soit le plus haut niveau de l’a­lerte séche­resse. Consé­quences, de fortes res­tric­tions d’eau pour les habi­tants et des pré­lè­ve­ments d’eau par­tiel­le­ment ou tota­le­ment inter­dits pour de nom­breuses acti­vi­tés ou pro­fes­sions, à l’ins­tar des agri­cul­teurs. Pour­tant, à quelques kilo­mètres de là, STMi­croe­lec­tro­nics ne semble pas concer­né par ces contraintes, béné­fi­ciant d’une déro­ga­tion accor­dée par la pré­fec­ture de l’I­sère.

Selon les chiffres de 2023, 14 000 m³ d’eau par jour

C’est ce constat et ce passe-droit appa­rent qui ont pous­sé STop­Mi­cro à orga­ni­ser un ras­sem­ble­ment, ce jeu­di 10 sep­tembre au soir, sur la place de Ver­dun, à Gre­noble. Tout autour, la grosse cen­taine de mili­tantes et mili­tants pré­sents ont accro­ché devant la pré­fec­ture une « guir­lande » de bou­teilles d’eau. Au total, 160 litres d’eau potable, c’est-à-dire la consom­ma­tion par seconde de ST Crolles. Ceci, « pour rin­cer les plaques de sili­cium sur les­quelles sont gra­vées les puces, avec des pro­duits chi­miques, des acides et des métaux », explique le col­lec­tif.

Tout aus­si par­lant, les mani­fes­tants ont éga­le­ment ins­tal­lé une grande cuve à eau sur la place. « Les 160 litres par seconde, ça équi­vaut à 14 000 m³ d’eau par jour et on a là une tonne à eau qui cor­res­pond à 1 m³ d’eau… Donc l’i­dée, c’est qu’en fai­sant une pile de 14 km de haut avec ces tonnes à eau — sachant que les avions sont à 10 km -, on obtient la consom­ma­tion jour­na­lière de ST », illustre Bap­tiste, mili­tant de STop­Mi­cro.

Il faut 14 000 tonnes à eau comme celle-ci pour repré­sen­ter la consom­ma­tion d’eau potable quo­ti­dienne de STMi­cro à Crolles.

Ces esti­ma­tions datent en outre de 2023. Il s’a­git des der­niers chiffres offi­ciels connus, les bilans envi­ron­ne­men­taux 2024 et 2025 du site de Crolles n’ayant pas été publiés, alors que de nou­velles uni­tés de pro­duc­tion ont été mise en fonc­tion­ne­ment. « On doit pro­ba­ble­ment être à 17 ou 18 voire 20 000 m³ aujourd’­hui », sup­pose Bap­tiste. Un cal­cul qui est même sous-éva­lué par rap­port à celui de la CGT. Ain­si, pour le syn­di­cat, « ST Crolles consom­me­rait au moins 1000 m³ d’eau par heure » (donc 24 000 m³ par jour, d’a­près ces chiffres).

« Personne ne sait quelles mesures contient ce plan de sobriété hydrique »

Avec des chiffres aus­si fara­mi­neux [NDLR : selon la mis­sion régio­nale d’autorité envi­ron­ne­men­tale, STMi­croe­lec­tro­nics consomme 15 à 20 % de toute l’eau potable cap­tée dans la Romanche, l’é­qui­valent d’une ville de 100 000 habi­tants], com­ment expli­quer que la pré­fec­ture exclut ST du champ des res­tric­tions d’eau ? Deux rai­sons à cela. Tout d’a­bord, les mesures pré­fec­to­rales en cas de séche­resse s’ap­pliquent « en fonc­tion du lieu de pré­lè­ve­ment de l’eau », pré­cisent les ser­vices de l’É­tat. Or, l’eau uti­li­sée pour la fabri­ca­tion des puces pro­vient des champs cap­tants de Roche­fort (Romanche) à Vizille ou de Varces (Drac), gérés par Eaux de Gre­noble Alpes. Des zones de pré­lè­ve­ment qui, depuis le 20 août, sont « en alerte ren­for­cée », comme le rap­pelle la CGT — et non en situa­tion de « crise » comme les par­ti­cu­liers rési­dant à Crolles.

Néan­moins, le niveau d’a­lerte ren­for­cée implique en théo­rie des res­tric­tions ici inexis­tantes. C’est là qu’in­ter­vient le second motif, encore plus ban­cal. « Si l’in­dus­triel n’est sou­mis à aucune res­tric­tion, c’est parce qu’il est pas­sé par un trou de sou­ris qui s’ap­pelle plan de sobrié­té hydrique (PSH) », éclaire Bap­tiste. Dis­po­ser d’un tel plan per­met à une entre­prise de ne pas appli­quer le taux de réduc­tion pré­vu. Mais il y a un hic. Car « per­sonne ne sait quelles mesures contient ce PSH. Et pour cause, la pré­fec­ture n’a jamais deman­dé à connaître son conte­nu », s’é­tonne STop­Mi­cro, qui va même plus loin : « En l’absence de contrôle, nul ne sait non plus si ce PSH existe tout bon­ne­ment. »

Au micro, les mili­tants de STop­Mi­cro tirent à bou­lets rouges sur la direc­tion de ST et sur les ser­vices pré­fec­to­raux.

Le fabri­cant de semi-conduc­teurs se serait-il pla­cé dans l’illé­ga­li­té, avec la com­pli­ci­té — volon­taire ou non — de la pré­fec­ture ? « En tant que col­lec­tif, nous avons deman­dé à la DREAL (Direc­tion régio­nale de l’environnement, de l’aménagement et du loge­ment) de nous four­nir ces docu­ments. Ils nous ont répon­du qu’ils ne les avaient pas », raconte Bap­tiste. Les mili­tants assurent avoir tout ten­té : demande à la com­mis­sion d’ac­cès aux docu­ments admi­nis­tra­tifs (Cada), inter­pel­la­tion des dépu­tés éco­lo­gistes de l’I­sère… Même les par­le­men­taires n’ont pu avoir accès à ce fameux PSH.

Aucun investissement depuis deux ans pour le recyclage de l’eau

Ce flou entre­te­nu par la direc­tion de STMi­croe­lec­tro­nics est en réa­li­té une véri­table stra­té­gie, pour ne pas dire une ligne de conduite. La CGT ST Crolles dénonce ain­si « l’o­pa­ci­té sur l’u­sage de l’eau potable » par ST, qui ne réa­lise pas les inves­tis­se­ments néces­saires à la mise en œuvre des pro­cé­dés de recy­clage avec trai­te­ment. Pro­cé­dés pour­tant mis au point par des sala­riés. « ST estime le coût de cet inves­tis­se­ment à 57 mil­lions d’euros, mais n’a réa­li­sé aucun inves­tis­se­ment depuis deux ans. Le taux de recy­clage avec trai­te­ment, annon­cé à 60 %, ne semble actuel­le­ment être que de 2 % d’après un rap­port interne », révèle le syn­di­cat.

De même, « le taux offi­ciel de recy­clage de l’eau, avec et sans trai­te­ment, reste opaque », pour­suit-il. Avec là encore, de sérieuses dif­fé­rences en termes de chiffres : « L’objectif de la com­pa­gnie est fixé à 54 % cette année. Le site de Crolles com­mu­nique un taux d’environ 40 % tan­dis que nos propres infor­ma­tions conduisent à l’estimer à envi­ron 8 %. »

Alice Pel­le­tier, délé­guée syn­di­cale CGT STMi­croe­lec­tro­nics.

La CGT fus­tige aus­si « l’o­pa­ci­té sur les rejets des PFAS par ST dans l’eau et dans l’air ». Ici aus­si, les sala­riés de Crolles ont tra­vaillé d’ar­rache-pied durant deux ans et « ont qua­li­fié plu­sieurs solu­tions : sup­pri­mer les rejets à la source en chan­geant cer­tains maté­riaux, comme les résines, ou sup­pri­mer les PFAS pré­sents dans les eaux reje­tées ». Sur le plan tech­nique, tout semble donc réuni pour pou­voir sup­pri­mer les rejets de ces pol­luants éter­nels, que ce soit à Crolles ou sur les autres sites du groupe. Mal­gré ces solu­tions, « aucun inves­tis­se­ment ni calen­drier de mise en oeuvre n’a été pré­sen­té en CSE ».

« Il faut que ST arrête de jouer la carte de l’opacité, publie les chiffres réels et accepte de ren­trer dans la dis­cus­sion sur ces enjeux. »

Que ce soit pour le recy­clage de l’eau ou pour les rejets de PFAS, les impor­tantes sub­ven­tions publiques reçues par ST (par exemple, 600 mil­lions d’eu­ros pour le pro­jet Liber­ty de méga-fab à Crolles) auraient lar­ge­ment pu contri­buer à finan­cer les pro­grammes néces­saires. « Pour que des inves­tis­se­ments sur tous ces postes soient réa­li­sés, il faut que ST arrête de jouer la carte de l’opacité, publie les chiffres réels et accepte de ren­trer dans la dis­cus­sion sur ces enjeux », assène le syn­di­cat.

Le site de STMi­croe­lec­tro­nics Crolles. DR

La CGT rap­pelle pour­tant l’é­vi­dence : « Nous sala­riés, sommes les pre­miers concer­nées par la cani­cule, le manque d’eau, et la pol­lu­tion de nos envi­ron­ne­ments de vie. » D’où sa reven­di­ca­tion : « Les CSE et les élus locaux doivent avoir rapi­de­ment un accès com­plet, non limi­té et trans­pa­rent aux don­nées men­tion­nées et à leur méthode de cal­cul. »

Sentiment d’injustice et traitement de faveur

Si les solu­tions pré­co­ni­sées par les repré­sen­tants syn­di­caux et les sala­riés de STMi­croe­lec­tro­nics dif­fèrent assez net­te­ment — sans grande sur­prise — de celles por­tées par le col­lec­tif, le désar­roi et le sen­ti­ment d’in­jus­tice sont, eux, assez una­ni­me­ment par­ta­gés. « En refu­sant ou en com­pli­quant l’accès à ces infor­ma­tions, ST conti­nue à mettre l’entreprise et les per­sonnes qui y tra­vaillent en porte-à-faux avec les enjeux envi­ron­ne­men­taux », s’in­digne ain­si la CGT.

De leur côté, les mani­fes­tants peinent à accep­ter les efforts deman­dés, au regard des faveurs accor­dées à ST. Pour clô­tu­rer les prises de parole sur la place de Ver­dun, un maraî­cher du Gré­si­vau­dan, membre de la Confé­dé­ra­tion pay­sanne, raconte ce qu’a impli­qué l’ar­rê­té pré­fec­to­ral du 20 août : « En niveau crise, la consé­quence pour nous, c’est qu’on ne peut plus pré­le­ver de l’eau que la moi­tié du temps. Donc concrè­te­ment, notre forage, on ne l’u­ti­lise plus que douze heures par jour. Déjà qu’on limi­tait l’ar­ro­sage mais main­te­nant, il y a des cultures qu’on n’ar­rose plus. Et après un été très dif­fi­cile pour beau­coup de légumes, on aime­rait bien que les cultures, comme les choux ou les poi­reaux qui ont repris pen­dant l’é­té mais n’ont pas gros­si, puissent gros­sir à l’au­tomne… Mais pour ça, il faut de l’eau ! »

Les mani­fes­tants étaient entre 100 et 150 sur la place de Ver­dun.

Partager cet article

Avant de partir

Votre soutien compte pour nous

Le Travailleur alpin vit depuis 1928 grâce à l’engagement de ses lecteurs. Aujourd’hui encore, ce média propose un autre regard sur vos espoirs, vos luttes, vos aspirations. Une voix unique dans la presse d’information départementale.

Pour protéger l’indépendance du Travailleur alpin, assurer son développement, vos dons nous sont précieux – nous assurons leur traitement en partenariat avec la fondation l’Humanité en partage.

Merci d’avance.

Faire un don défiscalisé maintenant

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *