STMicroelectronics. À Crolles, l’eau potable coule à flots, malgré la sécheresse
Par Manuel Pavard
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Les deux organisations ne sont pas vraiment les meilleures amies du monde. Pourtant, le collectif STopMicro et la CGT ST Crolles se rejoignent au moins sur un point : la dénonciation de l’énorme consommation d’eau de STMicroelectronics et du manque de transparence dont fait preuve le groupe franco-italien sur son usage de l’eau potable. Cela fait maintenant plusieurs années que le géant des semi-conducteurs est pointé du doigt à ce sujet. Mais le contexte actuel, avec un été marqué par la canicule et la sécheresse, a replacé le dossier sous le feu des projecteurs.

Depuis le 20 août dernier, le secteur de Chartreuse-Guiers — qui englobe la commune de Crolles — est en effet placé par arrêté préfectoral en situation de « crise », soit le plus haut niveau de l’alerte sécheresse. Conséquences, de fortes restrictions d’eau pour les habitants et des prélèvements d’eau partiellement ou totalement interdits pour de nombreuses activités ou professions, à l’instar des agriculteurs. Pourtant, à quelques kilomètres de là, STMicroelectronics ne semble pas concerné par ces contraintes, bénéficiant d’une dérogation accordée par la préfecture de l’Isère.
Selon les chiffres de 2023, 14 000 m³ d’eau par jour
C’est ce constat et ce passe-droit apparent qui ont poussé STopMicro à organiser un rassemblement, ce jeudi 10 septembre au soir, sur la place de Verdun, à Grenoble. Tout autour, la grosse centaine de militantes et militants présents ont accroché devant la préfecture une « guirlande » de bouteilles d’eau. Au total, 160 litres d’eau potable, c’est-à-dire la consommation par seconde de ST Crolles. Ceci, « pour rincer les plaques de silicium sur lesquelles sont gravées les puces, avec des produits chimiques, des acides et des métaux », explique le collectif.
Tout aussi parlant, les manifestants ont également installé une grande cuve à eau sur la place. « Les 160 litres par seconde, ça équivaut à 14 000 m³ d’eau par jour et on a là une tonne à eau qui correspond à 1 m³ d’eau… Donc l’idée, c’est qu’en faisant une pile de 14 km de haut avec ces tonnes à eau — sachant que les avions sont à 10 km -, on obtient la consommation journalière de ST », illustre Baptiste, militant de STopMicro.

Ces estimations datent en outre de 2023. Il s’agit des derniers chiffres officiels connus, les bilans environnementaux 2024 et 2025 du site de Crolles n’ayant pas été publiés, alors que de nouvelles unités de production ont été mise en fonctionnement. « On doit probablement être à 17 ou 18 voire 20 000 m³ aujourd’hui », suppose Baptiste. Un calcul qui est même sous-évalué par rapport à celui de la CGT. Ainsi, pour le syndicat, « ST Crolles consommerait au moins 1000 m³ d’eau par heure » (donc 24 000 m³ par jour, d’après ces chiffres).
« Personne ne sait quelles mesures contient ce plan de sobriété hydrique »
Avec des chiffres aussi faramineux [NDLR : selon la mission régionale d’autorité environnementale, STMicroelectronics consomme 15 à 20 % de toute l’eau potable captée dans la Romanche, l’équivalent d’une ville de 100 000 habitants], comment expliquer que la préfecture exclut ST du champ des restrictions d’eau ? Deux raisons à cela. Tout d’abord, les mesures préfectorales en cas de sécheresse s’appliquent « en fonction du lieu de prélèvement de l’eau », précisent les services de l’État. Or, l’eau utilisée pour la fabrication des puces provient des champs captants de Rochefort (Romanche) à Vizille ou de Varces (Drac), gérés par Eaux de Grenoble Alpes. Des zones de prélèvement qui, depuis le 20 août, sont « en alerte renforcée », comme le rappelle la CGT — et non en situation de « crise » comme les particuliers résidant à Crolles.
Néanmoins, le niveau d’alerte renforcée implique en théorie des restrictions ici inexistantes. C’est là qu’intervient le second motif, encore plus bancal. « Si l’industriel n’est soumis à aucune restriction, c’est parce qu’il est passé par un trou de souris qui s’appelle plan de sobriété hydrique (PSH) », éclaire Baptiste. Disposer d’un tel plan permet à une entreprise de ne pas appliquer le taux de réduction prévu. Mais il y a un hic. Car « personne ne sait quelles mesures contient ce PSH. Et pour cause, la préfecture n’a jamais demandé à connaître son contenu », s’étonne STopMicro, qui va même plus loin : « En l’absence de contrôle, nul ne sait non plus si ce PSH existe tout bonnement. »

Le fabricant de semi-conducteurs se serait-il placé dans l’illégalité, avec la complicité — volontaire ou non — de la préfecture ? « En tant que collectif, nous avons demandé à la DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) de nous fournir ces documents. Ils nous ont répondu qu’ils ne les avaient pas », raconte Baptiste. Les militants assurent avoir tout tenté : demande à la commission d’accès aux documents administratifs (Cada), interpellation des députés écologistes de l’Isère… Même les parlementaires n’ont pu avoir accès à ce fameux PSH.
Aucun investissement depuis deux ans pour le recyclage de l’eau
Ce flou entretenu par la direction de STMicroelectronics est en réalité une véritable stratégie, pour ne pas dire une ligne de conduite. La CGT ST Crolles dénonce ainsi « l’opacité sur l’usage de l’eau potable » par ST, qui ne réalise pas les investissements nécessaires à la mise en œuvre des procédés de recyclage avec traitement. Procédés pourtant mis au point par des salariés. « ST estime le coût de cet investissement à 57 millions d’euros, mais n’a réalisé aucun investissement depuis deux ans. Le taux de recyclage avec traitement, annoncé à 60 %, ne semble actuellement être que de 2 % d’après un rapport interne », révèle le syndicat.
De même, « le taux officiel de recyclage de l’eau, avec et sans traitement, reste opaque », poursuit-il. Avec là encore, de sérieuses différences en termes de chiffres : « L’objectif de la compagnie est fixé à 54 % cette année. Le site de Crolles communique un taux d’environ 40 % tandis que nos propres informations conduisent à l’estimer à environ 8 %. »

La CGT fustige aussi « l’opacité sur les rejets des PFAS par ST dans l’eau et dans l’air ». Ici aussi, les salariés de Crolles ont travaillé d’arrache-pied durant deux ans et « ont qualifié plusieurs solutions : supprimer les rejets à la source en changeant certains matériaux, comme les résines, ou supprimer les PFAS présents dans les eaux rejetées ». Sur le plan technique, tout semble donc réuni pour pouvoir supprimer les rejets de ces polluants éternels, que ce soit à Crolles ou sur les autres sites du groupe. Malgré ces solutions, « aucun investissement ni calendrier de mise en oeuvre n’a été présenté en CSE ».
« Il faut que ST arrête de jouer la carte de l’opacité, publie les chiffres réels et accepte de rentrer dans la discussion sur ces enjeux. »
Que ce soit pour le recyclage de l’eau ou pour les rejets de PFAS, les importantes subventions publiques reçues par ST (par exemple, 600 millions d’euros pour le projet Liberty de méga-fab à Crolles) auraient largement pu contribuer à financer les programmes nécessaires. « Pour que des investissements sur tous ces postes soient réalisés, il faut que ST arrête de jouer la carte de l’opacité, publie les chiffres réels et accepte de rentrer dans la discussion sur ces enjeux », assène le syndicat.

La CGT rappelle pourtant l’évidence : « Nous salariés, sommes les premiers concernées par la canicule, le manque d’eau, et la pollution de nos environnements de vie. » D’où sa revendication : « Les CSE et les élus locaux doivent avoir rapidement un accès complet, non limité et transparent aux données mentionnées et à leur méthode de calcul. »
Sentiment d’injustice et traitement de faveur
Si les solutions préconisées par les représentants syndicaux et les salariés de STMicroelectronics diffèrent assez nettement — sans grande surprise — de celles portées par le collectif, le désarroi et le sentiment d’injustice sont, eux, assez unanimement partagés. « En refusant ou en compliquant l’accès à ces informations, ST continue à mettre l’entreprise et les personnes qui y travaillent en porte-à-faux avec les enjeux environnementaux », s’indigne ainsi la CGT.
De leur côté, les manifestants peinent à accepter les efforts demandés, au regard des faveurs accordées à ST. Pour clôturer les prises de parole sur la place de Verdun, un maraîcher du Grésivaudan, membre de la Confédération paysanne, raconte ce qu’a impliqué l’arrêté préfectoral du 20 août : « En niveau crise, la conséquence pour nous, c’est qu’on ne peut plus prélever de l’eau que la moitié du temps. Donc concrètement, notre forage, on ne l’utilise plus que douze heures par jour. Déjà qu’on limitait l’arrosage mais maintenant, il y a des cultures qu’on n’arrose plus. Et après un été très difficile pour beaucoup de légumes, on aimerait bien que les cultures, comme les choux ou les poireaux qui ont repris pendant l’été mais n’ont pas grossi, puissent grossir à l’automne… Mais pour ça, il faut de l’eau ! »



