La CGT du CHAI à l’ARS : une réorganisation « au détriment des agents et des patients »

Par Manuel Pavard

/

Image principale
Des personnels et élus CGT du CHAI rassemblés, jeudi 16 juillet, devant l'antenne grenobloise de l'ARS où une délégation syndicale a ensuite été reçue par deux responsables départementaux.
Après les mobilisations des 8 et 26 juin, la CGT du Centre hospitalier Alpes Isère (CHAI) de Saint-Égrève, soutenue par des agents, était reçue à l'Agence régionale de santé (ARS), ce jeudi 16 juillet, à Grenoble. L'occasion de dénoncer le manque de lits et de personnel ainsi que la réorganisation du temps de travail voulue par la direction. Projet aussi néfaste pour les soignants que pour les patients, selon le syndicat, qui a insisté sur la dégradation de l'offre de soins en psychiatrie dans le département.

« Lorsque nous par­lons de ‘bras et de lits’, ce n’est pas un slo­gan. C’est le mini­mum indis­pen­sable pour garan­tir une psy­chia­trie publique acces­sible, digne et sécu­ri­sée. » Isa­belle Gui­ga, secré­taire géné­rale du syn­di­cat CGT du Centre hos­pi­ta­lier Alpes Isère (CHAI), et Rafael de Bor­to­li-Var­gas, secré­taire adjoint, mettent les points sur les i. Face à eux, ce jeu­di 16 juillet, dans les locaux de l’an­tenne gre­no­bloise de l’A­gence régio­nale de san­té (ARS), le direc­teur de la délé­ga­tion dépar­te­men­tale de l’I­sère et le res­pon­sable du pôle Offre de soins hos­pi­ta­liers. La délé­ga­tion syn­di­cale est venue les aler­ter sur la pro­fonde crise cou­vant au sein de l’hô­pi­tal psy­chia­trique de Saint-Égrève.

Après une mani­fes­ta­tion très sui­vie le 8 juin, avec plus d’une cen­taine de per­sonnes dans les rues de la com­mune, puis le ras­sem­ble­ment devant l’hô­tel du dépar­te­ment le 26 juin, le ren­dez-vous avec l’ARS fai­sait office de suite logique. Si l’or­ga­ni­sa­tion interne d’un éta­blis­se­ment relève en effet de sa direc­tion, en revanche « l’Agence régio­nale de san­té est res­pon­sable de la pla­ni­fi­ca­tion de l’offre de soins, de son finan­ce­ment, de la qua­li­té des prises en charge et de la réponse aux besoins de san­té de la popu­la­tion », rap­pellent les deux élus CGT. Les­quels enten­daient donc inter­pel­ler leurs inter­lo­cu­teurs sur ces ques­tions.

« Les équipes travaillent dans un contexte de pénurie durable »

De fait, l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail au CHAI et l’offre de soins en psy­chia­trie dans le dépar­te­ment sont deux sujets étroi­te­ment liés. Que ce soit Isa­belle Gui­ga et Rafael de Bor­to­li-Var­gas ou leurs col­lègues ras­sem­blés devant l’ARS, tous en conviennent : la situa­tion actuelle péna­lise autant les agents que les patients, la prise en charge des seconds dépen­dant for­te­ment de la qua­li­té de vie au tra­vail des pre­miers. Or, cela fait plu­sieurs mois que les per­son­nels tirent la son­nette d’a­larme sur la dégra­da­tion conti­nue des condi­tions de tra­vail et le manque de moyens humains, tout en aver­tis­sant des consé­quences directes sur la qua­li­té, la conti­nui­té et la sécu­ri­té des soins.

Le per­son­nel du CHAI mobi­li­sé le 8 juin devant l’é­ta­blis­se­ment.

Aujourd’hui, au CHAI, « les équipes tra­vaillent dans un contexte de pénu­rie durable », déplorent Isa­belle Gui­ga et Rafael de Bor­to­li-Var­gas, évo­quant les ser­vices en sous-effec­tif, les capa­ci­tés d’hospitalisation sou­vent réduites ou encore les par­cours de soins de plus en plus com­plexes. Un tableau déjà guère relui­sant auquel est venu se gref­fer le pro­jet de réor­ga­ni­sa­tion du temps de tra­vail annon­cé fin 2025 par le nou­veau direc­teur. Argu­ment invo­qué par ce der­nier, un défi­cit d’en­vi­ron 3 mil­lions d’eu­ros révé­lé par un audit finan­cier. En 2026 pour­tant, « le défi­cit n’est plus d’actualité, mais le pro­jet de réor­ga­ni­sa­tion se pour­suit », s’é­tonnent les syn­di­ca­listes.

Avec la réorganisation, la vie personnelle ou familiale entre parenthèses

Venues les sou­te­nir ce jeu­di matin, Manon et San­dra [les pré­noms ont été modi­fiés], res­pec­ti­ve­ment infir­mière et édu­ca­trice spé­cia­li­sée au CHAI, se sou­viennent d’in­for­ma­tions d’a­bord don­nées au compte-gouttes et par­fois contra­dic­toires, durant plu­sieurs mois. Et puis, « der­niè­re­ment, une note d’in­for­ma­tion a été trans­mise sur toutes les boîtes mail », raconte Manon. « On a su alors qu’il allait y avoir des réor­ga­ni­sa­tions de nos plan­ning, qu’on allait pas­ser en douze semaines. »

C’est ce point qui a mis le feu aux poudres. Jusque-là en effet, les agents ont leurs « plan­nings à l’an­née. C’est tou­jours le même, avec les mêmes repos », explique l’in­fir­mière. Avec le pro­jet, il s’a­gi­rait de cycles de douze semaines — en redé­mar­rant à zéro la trei­zième semaine — avec des chan­ge­ments d’emploi inces­sants. « Nos repos seraient bou­gés chaque semaine : par exemple, on aurait repos lun­di une semaine, la semaine d’a­près le mar­di, puis mer­cre­di, etc », s’in­surge Manon. Dès lors, impos­sible pour les soi­gnants d’a­voir une acti­vi­té spor­tive ou cultu­relle régu­lière. Idem pour celles et ceux qui ne tra­vaillaient pas le mer­cre­di afin de s’oc­cu­per de leurs enfants. Il fau­dra mettre sa vie per­son­nelle ou fami­liale entre paren­thèses.

Les agents sont par­tis du CHAI, le 8 juin, pour défi­ler dans les rues de Saint-Égrève.

Cette réor­ga­ni­sa­tion — cen­sée s’ap­pli­quer d’i­ci quelques mois — « allonge les cycles de tra­vail, accroît la flexi­bi­li­té des plan­nings, remet en cause des temps par­tiels fixes et rend les repos moins pré­vi­sibles », abondent Isa­belle Gui­ga et Rafael de Bor­to­li-Var­gas. Le tout sans résoudre aucun pro­blème. « Cette évo­lu­tion dégrade l’équilibre entre vie pro­fes­sion­nelle et vie per­son­nelle, mais sur­tout elle fra­gi­lise ce qui consti­tue le cœur de la psy­chia­trie : la sta­bi­li­té des équipes, la conti­nui­té de la rela­tion thé­ra­peu­tique et la qua­li­té des prises en charge », ajoutent-ils.

« Comment penser qu’à quatre soignants, on peut contenir vingt-cinq patients ? »

« On sent aus­si qu’ils veulent faire ça pour pou­voir avoir du per­son­nel qui ira dépan­ner dans les uni­tés où ça manque », anti­cipe Manon. Car par­tout au CHAI, on manque de bras et de lits (quelque cin­quante lits fer­més sur les dix der­nières années, selon la CGT). Consé­quences, « ça engorge les urgences et on se retrouve avec des uni­tés qui sont blin­dées, où on n’a jamais vrai­ment de place », pour­suit l’in­fir­mière. Tout cela avec un effec­tif très insuf­fi­sant, à savoir « quatre pour vingt-cinq ». Ce qui a le don de « révul­ser » Manon : « Com­ment peuvent-ils pen­ser qu’à quatre soi­gnants, on peut conte­nir vingt-cinq patients ? », s’ex­clame-t-elle.

Pour sa col­lègue San­dra, il s’a­git déjà d’un effet de « la des­truc­tion des condi­tions de tra­vail » à l’œuvre depuis des années. « Moins il y a de pro­fes­sion­nels, moins il y a d’in­fir­miers, moins les méde­cins ont envie de venir. Car il y a un ratio de pro­fes­sion­nels autour des lits. Et les méde­cins n’ont plus envie de s’ins­crire dans la psy­chia­trie publique », constate l’é­du­ca­trice spé­cia­li­sée, qui pointe « des élé­ments struc­tu­rels ». Le pro­jet de la direc­tion n’est ain­si pas tom­bé du ciel. « Les réor­ga­ni­sa­tions au CHAI s’ins­crivent dans ce contexte-là », sou­ligne-t-elle.

« Nos reven­di­ca­tions, ce n’est pas uni­que­ment des lits pour notre confort, c’est aus­si la ques­tion des condi­tions d’ac­cueil de nos patients. »

San­dra et Manon confirment les pro­pos tenus par les repré­sen­tants CGT face à l’ARS : « Dès que nos condi­tions de tra­vail se dégradent, ça a tou­jours un impact à la fin sur le patient. Nos reven­di­ca­tions, ce n’est pas uni­que­ment des lits pour notre confort, c’est aus­si la ques­tion des condi­tions d’ac­cueil de nos patients. »

La CGT mani­fes­tait devant le conseil dépar­te­men­tal le 26 juin, afin d’in­ter­pel­ler la pré­si­dente du conseil de sur­veillance Annie Pour­tier, vice-pré­si­dente du dépar­te­ment de l’I­sère, qu’elle ren­con­tre­ra lun­di 20 juillet.

Toutes deux men­tionnent un impé­ra­tif « d’in­té­rêt géné­ral », à savoir « prendre soin des per­sonnes qui sont en situa­tion de grande détresse et de vul­né­ra­bi­li­té sociale ». Chose deve­nant mal­heu­reu­se­ment « de plus en plus com­pli­quée ». Et in fine, « ça pour­rait repré­sen­ter un dan­ger », affirme Manon. « Car si on ne peut pas accueillir tous les patients qui le néces­sitent, on risque de se retrou­ver avec des patients qui ne pour­ront pas avoir recours aux soins. »

« Le financement de la psychiatrie ne répond pas aux besoins réels du terrain »

Éter­nel parent pauvre de la san­té publique, la psy­chia­trie est ain­si décon­si­dé­rée une nou­velle fois. Infir­mière au CHAI depuis plus d’une décen­nie, Manon n’a d’ailleurs « jamais vu [ses] condi­tions de tra­vail ni les soins s’a­mé­lio­rer. J’ai plus connu de la dégra­da­tion qu’autre chose », assène-t-elle.

Isa­belle Gui­ga et Rafael de Bor­to­li-Var­gas sont de toute façon for­mels : « Le finan­ce­ment actuel de la psy­chia­trie ne répond pas aux besoins réels du ter­rain. » Ce que n’ont pas contes­té les res­pon­sables de l’ARS, qui ont pro­mis de faire remon­ter leurs alertes à l’é­che­lon supé­rieur — eux n’ayant pas le pou­voir, à leur niveau, de déblo­quer des finan­ce­ments qui relèvent d’une poli­tique natio­nale.

Économie de guerre et suppressions de postes

Cette poli­tique de vaches maigres serait-elle plus ou moins volon­taire de la part des pou­voirs publics ? San­dra en est per­sua­dée. Pour elle, « on s’ins­crit de plus en plus dans une éco­no­mie de guerre ». Et de citer des pro­pos du direc­teur sur « la menace russe » ou encore « une cir­cu­laire de Fran­çois Bay­rou, quand il était Pre­mier ministre, qui recom­man­dait de faire un pas de plus vers la ratio­na­li­sa­tion de la ges­tion de nos hôpi­taux ».

La direc­tion actuelle dans le viseur des soi­gnants.

San­dra et Manon évoquent éga­le­ment un autre enjeu caché de la réor­ga­ni­sa­tion : les sup­pres­sions de postes. Si la direc­tion avance mas­quée sur ce point, les deux col­lègues parlent d’une « éco­no­mie de 49 postes » par­mi les 1600 agents — dont 800 soi­gnants — du Centre hos­pi­ta­lier Alpes Isère.

Cette situa­tion glo­bale entre pour­tant en contra­dic­tion avec les ambi­tions natio­nales affi­chées pour la san­té men­tale. « Après 2025, la san­té men­tale demeure une grande cause natio­nale en 2026, rap­pellent les élus CGT. Les pou­voirs publics ont ain­si mar­te­lé leur volon­té de « ren­for­cer la psy­chia­trie, d’améliorer les par­cours de soins, de réduire le recours à la conten­tion et de pro­mou­voir des pra­tiques plus res­pec­tueuses des droits des patients », se sou­viennent-ils.

La santé mentale reste officiellement « une grande cause nationale »

Mais der­rière les annonces, les moyens ne suivent pas et impos­sible d’at­teindre ces objec­tifs dans les condi­tions actuelles. « Les per­son­nels du CHAI demandent des bras, des lits et des condi­tions de tra­vail qui per­mettent d’assurer des soins dignes, conti­nus et sécu­ri­sés », concluent Isa­belle Gui­ga et Rafael de Bor­to­li-Var­gas.

Blouses blanches en colère, au CHAI comme ailleurs.

Sans un réel enga­ge­ment des auto­ri­tés, celles-ci prennent le risque d’une vague de départs. Beau­coup, au CHAI, songent même à se réorien­ter, à l’i­mage de Manon, qui entame une recon­ver­sion pro­fes­sion­nelle. Et il sera bien dif­fi­cile de com­pen­ser par la for­ma­tion ou le recru­te­ment. « Même en pro­po­sant des pro­mo­tions à l’IF­SI [NDLR : Ins­ti­tut de for­ma­tion en soins infir­miers], ils n’ar­rivent pas à recru­ter. Les étu­diants ne sont pas dupes, ils voient ce qu’il se passe sur le ter­rain. »

Sans chan­ge­ment à 180 degrés, San­dra et Manon sont assez pes­si­mistes pour la suite. L’in­fir­mière est lucide : « Ce sont des métiers de pas­sion­nés mais il y a des limites. Nos plan­nings, c’é­tait le der­nier truc attrac­tif du CHAI, selon moi. S’ils sup­priment ça… »

Les femmes, premières victimes de la réorganisation

Léa Mar­ti­nez Comel­li, ani­ma­trice du col­lec­tif droit des femmes à l’u­nion dépar­te­men­tale CGT Isère, en est convain­cue : le pro­jet de réor­ga­ni­sa­tion du temps de tra­vail por­tée par la direc­tion du CHAI va « encore une fois repo­ser majo­ri­tai­re­ment sur les femmes ». Tout sim­ple­ment, explique-t-elle, « parce que c’est encore elles qui ont pour énorme par­tie — 80/20 de répar­ti­tion femmes-hommes — la charge domes­tique et édu­ca­tive, et on a un emploi fémi­nin à plus de 75 %. Donc c’est sur elles, d’a­bord, que va repo­ser cette contrainte des réor­ga­ni­sa­tions de ser­vices. »

La res­pon­sable syn­di­cale adresse un mes­sage à la direc­tion et aux auto­ri­tés de tutelle : « On sait que ça a été appli­qué dans énor­mé­ment d’hô­pi­taux mais on reste en résis­tance au CHAI et on va conti­nuer à le res­ter. Car il n’y a pas de demande des agents pour pas­ser à ces maquettes orga­ni­sa­tion­nelles et modi­fier dras­ti­que­ment leurs condi­tions de tra­vail. »

Partager cet article

Avant de partir

Votre soutien compte pour nous

Le Travailleur alpin vit depuis 1928 grâce à l’engagement de ses lecteurs. Aujourd’hui encore, ce média propose un autre regard sur vos espoirs, vos luttes, vos aspirations. Une voix unique dans la presse d’information départementale.

Pour protéger l’indépendance du Travailleur alpin, assurer son développement, vos dons nous sont précieux – nous assurons leur traitement en partenariat avec la fondation l’Humanité en partage.

Merci d’avance.

Faire un don défiscalisé maintenant

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *