La CGT du CHAI à l’ARS : une réorganisation « au détriment des agents et des patients »
Par Manuel Pavard
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« Lorsque nous parlons de ‘bras et de lits’, ce n’est pas un slogan. C’est le minimum indispensable pour garantir une psychiatrie publique accessible, digne et sécurisée. » Isabelle Guiga, secrétaire générale du syndicat CGT du Centre hospitalier Alpes Isère (CHAI), et Rafael de Bortoli-Vargas, secrétaire adjoint, mettent les points sur les i. Face à eux, ce jeudi 16 juillet, dans les locaux de l’antenne grenobloise de l’Agence régionale de santé (ARS), le directeur de la délégation départementale de l’Isère et le responsable du pôle Offre de soins hospitaliers. La délégation syndicale est venue les alerter sur la profonde crise couvant au sein de l’hôpital psychiatrique de Saint-Égrève.
Après une manifestation très suivie le 8 juin, avec plus d’une centaine de personnes dans les rues de la commune, puis le rassemblement devant l’hôtel du département le 26 juin, le rendez-vous avec l’ARS faisait office de suite logique. Si l’organisation interne d’un établissement relève en effet de sa direction, en revanche « l’Agence régionale de santé est responsable de la planification de l’offre de soins, de son financement, de la qualité des prises en charge et de la réponse aux besoins de santé de la population », rappellent les deux élus CGT. Lesquels entendaient donc interpeller leurs interlocuteurs sur ces questions.
« Les équipes travaillent dans un contexte de pénurie durable »
De fait, l’organisation du travail au CHAI et l’offre de soins en psychiatrie dans le département sont deux sujets étroitement liés. Que ce soit Isabelle Guiga et Rafael de Bortoli-Vargas ou leurs collègues rassemblés devant l’ARS, tous en conviennent : la situation actuelle pénalise autant les agents que les patients, la prise en charge des seconds dépendant fortement de la qualité de vie au travail des premiers. Or, cela fait plusieurs mois que les personnels tirent la sonnette d’alarme sur la dégradation continue des conditions de travail et le manque de moyens humains, tout en avertissant des conséquences directes sur la qualité, la continuité et la sécurité des soins.

Aujourd’hui, au CHAI, « les équipes travaillent dans un contexte de pénurie durable », déplorent Isabelle Guiga et Rafael de Bortoli-Vargas, évoquant les services en sous-effectif, les capacités d’hospitalisation souvent réduites ou encore les parcours de soins de plus en plus complexes. Un tableau déjà guère reluisant auquel est venu se greffer le projet de réorganisation du temps de travail annoncé fin 2025 par le nouveau directeur. Argument invoqué par ce dernier, un déficit d’environ 3 millions d’euros révélé par un audit financier. En 2026 pourtant, « le déficit n’est plus d’actualité, mais le projet de réorganisation se poursuit », s’étonnent les syndicalistes.
Avec la réorganisation, la vie personnelle ou familiale entre parenthèses
Venues les soutenir ce jeudi matin, Manon et Sandra [les prénoms ont été modifiés], respectivement infirmière et éducatrice spécialisée au CHAI, se souviennent d’informations d’abord données au compte-gouttes et parfois contradictoires, durant plusieurs mois. Et puis, « dernièrement, une note d’information a été transmise sur toutes les boîtes mail », raconte Manon. « On a su alors qu’il allait y avoir des réorganisations de nos planning, qu’on allait passer en douze semaines. »
C’est ce point qui a mis le feu aux poudres. Jusque-là en effet, les agents ont leurs « plannings à l’année. C’est toujours le même, avec les mêmes repos », explique l’infirmière. Avec le projet, il s’agirait de cycles de douze semaines — en redémarrant à zéro la treizième semaine — avec des changements d’emploi incessants. « Nos repos seraient bougés chaque semaine : par exemple, on aurait repos lundi une semaine, la semaine d’après le mardi, puis mercredi, etc », s’insurge Manon. Dès lors, impossible pour les soignants d’avoir une activité sportive ou culturelle régulière. Idem pour celles et ceux qui ne travaillaient pas le mercredi afin de s’occuper de leurs enfants. Il faudra mettre sa vie personnelle ou familiale entre parenthèses.

Cette réorganisation — censée s’appliquer d’ici quelques mois — « allonge les cycles de travail, accroît la flexibilité des plannings, remet en cause des temps partiels fixes et rend les repos moins prévisibles », abondent Isabelle Guiga et Rafael de Bortoli-Vargas. Le tout sans résoudre aucun problème. « Cette évolution dégrade l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, mais surtout elle fragilise ce qui constitue le cœur de la psychiatrie : la stabilité des équipes, la continuité de la relation thérapeutique et la qualité des prises en charge », ajoutent-ils.
« Comment penser qu’à quatre soignants, on peut contenir vingt-cinq patients ? »
« On sent aussi qu’ils veulent faire ça pour pouvoir avoir du personnel qui ira dépanner dans les unités où ça manque », anticipe Manon. Car partout au CHAI, on manque de bras et de lits (quelque cinquante lits fermés sur les dix dernières années, selon la CGT). Conséquences, « ça engorge les urgences et on se retrouve avec des unités qui sont blindées, où on n’a jamais vraiment de place », poursuit l’infirmière. Tout cela avec un effectif très insuffisant, à savoir « quatre pour vingt-cinq ». Ce qui a le don de « révulser » Manon : « Comment peuvent-ils penser qu’à quatre soignants, on peut contenir vingt-cinq patients ? », s’exclame-t-elle.
Pour sa collègue Sandra, il s’agit déjà d’un effet de « la destruction des conditions de travail » à l’œuvre depuis des années. « Moins il y a de professionnels, moins il y a d’infirmiers, moins les médecins ont envie de venir. Car il y a un ratio de professionnels autour des lits. Et les médecins n’ont plus envie de s’inscrire dans la psychiatrie publique », constate l’éducatrice spécialisée, qui pointe « des éléments structurels ». Le projet de la direction n’est ainsi pas tombé du ciel. « Les réorganisations au CHAI s’inscrivent dans ce contexte-là », souligne-t-elle.
« Nos revendications, ce n’est pas uniquement des lits pour notre confort, c’est aussi la question des conditions d’accueil de nos patients. »
Sandra et Manon confirment les propos tenus par les représentants CGT face à l’ARS : « Dès que nos conditions de travail se dégradent, ça a toujours un impact à la fin sur le patient. Nos revendications, ce n’est pas uniquement des lits pour notre confort, c’est aussi la question des conditions d’accueil de nos patients. »

Toutes deux mentionnent un impératif « d’intérêt général », à savoir « prendre soin des personnes qui sont en situation de grande détresse et de vulnérabilité sociale ». Chose devenant malheureusement « de plus en plus compliquée ». Et in fine, « ça pourrait représenter un danger », affirme Manon. « Car si on ne peut pas accueillir tous les patients qui le nécessitent, on risque de se retrouver avec des patients qui ne pourront pas avoir recours aux soins. »
« Le financement de la psychiatrie ne répond pas aux besoins réels du terrain »
Éternel parent pauvre de la santé publique, la psychiatrie est ainsi déconsidérée une nouvelle fois. Infirmière au CHAI depuis plus d’une décennie, Manon n’a d’ailleurs « jamais vu [ses] conditions de travail ni les soins s’améliorer. J’ai plus connu de la dégradation qu’autre chose », assène-t-elle.
Isabelle Guiga et Rafael de Bortoli-Vargas sont de toute façon formels : « Le financement actuel de la psychiatrie ne répond pas aux besoins réels du terrain. » Ce que n’ont pas contesté les responsables de l’ARS, qui ont promis de faire remonter leurs alertes à l’échelon supérieur — eux n’ayant pas le pouvoir, à leur niveau, de débloquer des financements qui relèvent d’une politique nationale.
Économie de guerre et suppressions de postes
Cette politique de vaches maigres serait-elle plus ou moins volontaire de la part des pouvoirs publics ? Sandra en est persuadée. Pour elle, « on s’inscrit de plus en plus dans une économie de guerre ». Et de citer des propos du directeur sur « la menace russe » ou encore « une circulaire de François Bayrou, quand il était Premier ministre, qui recommandait de faire un pas de plus vers la rationalisation de la gestion de nos hôpitaux ».

Sandra et Manon évoquent également un autre enjeu caché de la réorganisation : les suppressions de postes. Si la direction avance masquée sur ce point, les deux collègues parlent d’une « économie de 49 postes » parmi les 1600 agents — dont 800 soignants — du Centre hospitalier Alpes Isère.
Cette situation globale entre pourtant en contradiction avec les ambitions nationales affichées pour la santé mentale. « Après 2025, la santé mentale demeure une grande cause nationale en 2026″, rappellent les élus CGT. Les pouvoirs publics ont ainsi martelé leur volonté de « renforcer la psychiatrie, d’améliorer les parcours de soins, de réduire le recours à la contention et de promouvoir des pratiques plus respectueuses des droits des patients », se souviennent-ils.
La santé mentale reste officiellement « une grande cause nationale »
Mais derrière les annonces, les moyens ne suivent pas et impossible d’atteindre ces objectifs dans les conditions actuelles. « Les personnels du CHAI demandent des bras, des lits et des conditions de travail qui permettent d’assurer des soins dignes, continus et sécurisés », concluent Isabelle Guiga et Rafael de Bortoli-Vargas.

Sans un réel engagement des autorités, celles-ci prennent le risque d’une vague de départs. Beaucoup, au CHAI, songent même à se réorienter, à l’image de Manon, qui entame une reconversion professionnelle. Et il sera bien difficile de compenser par la formation ou le recrutement. « Même en proposant des promotions à l’IFSI [NDLR : Institut de formation en soins infirmiers], ils n’arrivent pas à recruter. Les étudiants ne sont pas dupes, ils voient ce qu’il se passe sur le terrain. »
Sans changement à 180 degrés, Sandra et Manon sont assez pessimistes pour la suite. L’infirmière est lucide : « Ce sont des métiers de passionnés mais il y a des limites. Nos plannings, c’était le dernier truc attractif du CHAI, selon moi. S’ils suppriment ça… »
Les femmes, premières victimes de la réorganisation
Léa Martinez Comelli, animatrice du collectif droit des femmes à l’union départementale CGT Isère, en est convaincue : le projet de réorganisation du temps de travail portée par la direction du CHAI va « encore une fois reposer majoritairement sur les femmes ». Tout simplement, explique-t-elle, « parce que c’est encore elles qui ont pour énorme partie — 80/20 de répartition femmes-hommes — la charge domestique et éducative, et on a un emploi féminin à plus de 75 %. Donc c’est sur elles, d’abord, que va reposer cette contrainte des réorganisations de services. »
La responsable syndicale adresse un message à la direction et aux autorités de tutelle : « On sait que ça a été appliqué dans énormément d’hôpitaux mais on reste en résistance au CHAI et on va continuer à le rester. Car il n’y a pas de demande des agents pour passer à ces maquettes organisationnelles et modifier drastiquement leurs conditions de travail. »


