Éboulement de La Rivière. Les parties civiles amères après la décision du tribunal

Par Manuel Pavard

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Photo prise sur les lieux en février 2025, sept mois après le gigantesque éboulement rocheux survenu au niveau de la carrière de La Rivière. © Manuel Pavard
Près de deux ans après l'éboulement de La Rivière, les deux dirigeants de la carrière ont été condamnés à 50 000 euros d'amende chacun, mardi 26 mai, par le tribunal correctionnel de Grenoble, pour avoir poursuivi l'exploitation du site malgré une mise en demeure. Les juges n'ont cependant pas retenu le lien de causalité entre cette négligence et l'effondrement de juillet 2024. Ainsi déboutées de leurs demandes d'indemnisation, les parties civiles affichent leur amertume et leur incompréhension.

Décep­tion, colère, amer­tume… Des sen­ti­ments par­ta­gés par la majo­ri­té des par­ties civiles — habi­tants, asso­cia­tions, col­lec­ti­vi­tés — après le déli­bé­ré ren­du mar­di 26 mai par le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Gre­noble. Près de deux ans après l’é­bou­le­ment d’un mil­lion de mètres cube de roches sur­ve­nu le 25 juillet 2024 à hau­teur de la car­rière de La Rivière — effon­dre­ment qui coupe depuis la route dépar­te­men­tale 1532 -, la déci­sion était pour­tant très atten­due. Les deux diri­geants de la SAS Car­rière de La Rivière avaient en effet com­pa­ru devant le tri­bu­nal le 31 mars der­nier pour « pour­suite d’ex­ploi­ta­tion d’ins­tal­la­tion clas­sée sou­mise à auto­ri­sa­tion non conforme à une mise en demeure » ain­si que pour une « dégra­da­tion sub­stan­tielle de l’en­vi­ron­ne­ment ». Infrac­tions pour les­quelles le par­quet avait requis des peines d’emprisonnement avec sur­sis.

Lors de l’au­dience devant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel, le 31 mars 2026 ; à droite, Me Pierre Janot, avo­cat de FNE Isère.

Lors de l’au­dience, le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel avait rele­vé une série de défaillances ou négli­gences de la part de la socié­té. In fine, Jean-Pierre Car­ron et Phi­lippe Puthod, res­pec­ti­ve­ment direc­teur géné­ral et pré­sident de la car­rière, ont bien été condam­nés à 50 000 euros d’a­mende cha­cun pour avoir pour­sui­vi l’ac­ti­vi­té sans avoir res­pec­té la mise en demeure pré­fec­to­rale de février 2023. Laquelle ordon­nait « d’effectuer des mesures de vibra­tion à chaque tir d’explosif », a rap­pe­lé la pré­si­dente en énon­çant les moti­va­tions du tri­bu­nal.

« Gestion négligente et approximative »

Pro­blème, si les juges ont poin­té la « ges­tion négli­gente et approxi­ma­tive » de la car­rière, ils n’ont en revanche pas rete­nu la cir­cons­tance aggra­vante de « dégra­da­tion sub­stan­tielle de l’en­vi­ron­ne­ment ». Pour la jus­tice, le « lien de cau­sa­li­té » entre l’ex­ploi­ta­tion du site et l’é­bou­le­ment du pan de mon­tagne n’est pas éta­bli avec cer­ti­tude. « Il n’a pas pu être démon­tré que l’ab­sence de mesures était à l’o­ri­gine de l’ef­fon­dre­ment », a ain­si expli­qué la pré­si­dente.

« Com­ment vous expli­quez que l’É­tat a refu­sé de recon­naître l’é­tat de catas­trophe natu­relle et que la jus­tice dise de son côté qu’il n’y a pas de lien de cau­sa­li­té avec l’ac­ti­vi­té de la car­rière ? »

Or, la requa­li­fi­ca­tion des faits change tout pour les par­ties civiles, qui se retrouvent ain­si débou­tées de leurs demandes d’in­dem­ni­sa­tion. Tout sim­ple­ment car les exploi­tants de la car­rière ne sont pas jugés res­pon­sables de l’ef­fon­dre­ment. Et ce, bien que celui-ci ne soit pas non plus d’o­ri­gine natu­relle selon les experts. Une inco­hé­rence que ne manque pas de sou­li­gner Me Pierre Janot, avo­cat de l’as­so­cia­tion France nature envi­ron­ne­ment (FNE) Isère.

Ce der­nier s’é­tonne que les juges n’aient pas pris en compte le conten­tieux actuel­le­ment for­mé au tri­bu­nal admi­nis­tra­tif par les diri­geants de la socié­té à l’en­contre de l’ar­rê­té pré­fec­to­ral qui ne recon­naît pas l’é­tat de catas­trophe natu­relle. D’a­près cet arrê­té de décembre 2024, « l’é­bou­le­ment est par­tiel­le­ment d’o­ri­gine anthro­pique » et a donc impli­qué — à un degré ou un autre — « une inter­ven­tion de l’homme », rap­pelle l’a­vo­cat. « Com­ment vous expli­quez que l’É­tat a refu­sé de recon­naître l’é­tat de catas­trophe natu­relle et que la jus­tice dise de son côté qu’il n’y a pas de lien de cau­sa­li­té avec l’ac­ti­vi­té de la car­rière ? », iro­nise-t-il.

Vingt-quatre heures après la déci­sion, c’est tou­jours l’in­com­pré­hen­sion qui domine chez Me Janot. « Comme sou­vent en matière de jus­tice envi­ron­ne­men­tale, on nous donne un os à ron­ger avec les condam­na­tions de per­sonnes », estime-t-il, déplo­rant le « je-m’en-fou­tisme » de cer­tains acteurs du dos­sier. « Per­sonne n’est en mesure de dire qu’il a lu les arrê­tés pré­fec­to­raux ou de la DREAL », s’a­gace-t-il.

« Sau­cis­son­ner les res­pon­sa­bi­li­tés (…) per­met deux choses : l’exo­né­ra­tion des res­pon­sa­bi­li­tés juri­diques et l’al­lè­ge­ment des coûts d’ex­ploi­ta­tion. Lafarge et toutes les grandes entre­prises le com­prennent très bien. »

L’a­vo­cat de FNE Isère conteste la thèse d’une absence de lien de cau­sa­li­té, fus­ti­geant le fonc­tion­ne­ment de la car­rière de La Rivière, qua­li­fiée de « navire sans capi­taine. Il n’y a que deux sala­riés, tout est sous-trai­té, pas d’in­gé­nie­rie glo­bale, même pas d’ex­pert géo­mètre… » Il dénonce sur­tout le choix de « sau­cis­son­ner les res­pon­sa­bi­li­tés. L’i­dée der­rière, c’est qu’il n’y a pas de res­pon­sable iden­ti­fié. » Cette méthode du « séquen­çage » est très cou­rante, constate Me Janot. « Cela per­met deux choses : l’exo­né­ra­tion des res­pon­sa­bi­li­tés juri­diques et l’al­lè­ge­ment des coûts d’ex­ploi­ta­tion. Lafarge et toutes les grandes entre­prises le com­prennent très bien. »

Encore un espoir d’indemnisation au civil ?

Les par­ties civiles sont d’au­tant plus dépi­tées que les pré­ju­dices subis sont aus­si divers qu’im­por­tants : terres et noyers dévas­tés par l’a­mas de roches, aug­men­ta­tion de la cir­cu­la­tion dans cer­taines com­munes en rai­son de la fer­me­ture de la RD1532, coût du péage pour les auto­mo­bi­listes contraints d’emprunter l’au­to­route, impact sur le cours d’eau Le Ver­soud… « 50 000 euros ! Ça ne coûte pas cher de détruire une mon­tagne et de mettre en dan­ger la vie des gens », s’in­digne Fran­çois Izzo, copré­sident de l’as­so­cia­tion La Mon­tagne gronde, qui réunit des rive­rains de La Rivière.

Un mil­lion de mètres cubes. C’est tout un pan de la mon­tagne qui s’est effon­dré. © Manuel Pavard

Aucun d’entre eux n’en­vi­sage tou­te­fois de lâcher l’af­faire pour l’in­dem­ni­sa­tion. La pré­si­dente du tri­bu­nal cor­rec­tion­nel a d’ailleurs conseillé aux par­ties civiles de por­ter l’af­faire au civil. « Les élé­ments du dos­sier pénal per­mettent d’envisager des pour­suites devant les juri­dic­tions civiles ou admi­nis­tra­tives », a‑t-elle décla­ré. Mais contrai­re­ment à cer­tains de ses confrères, Me Janot s’a­voue plu­tôt pes­si­miste : « La jus­tice civile n’a pas les mêmes moyens que la jus­tice répres­sive. Pour moi, la posi­tion du juge répres­sif rend même qua­si impos­sible une indem­ni­sa­tion. » L’a­vo­cat garde-t-il encore espoir ? « Il fau­drait une remon­ta­da ! »

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