Comment faire avec l’intelligence artificielle ?
Par Edouard Schoene
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Le débat de plus de deux heures était introduit puis animé par Latifa Madani, journaliste à l’Humanité avec une première question, « est-ce que l’IA est un outil comme les autres ? »
Hugo Pompougnac, coauteur de Que faire de l’IA président de « Espace Marx » prend la parole. L’IA est un outil comme les autres.
Marx dans un texte célèbre, Grundgrisse, dit : « la prochaine grande révolution industrielle c’est lorsque la science va devenir une force productive directe. » Avec l’IA on y est.
L’IA est une technologie de stockage et de transmission de l’information. L’humanité depuis l’homme a stocké les informations sur les grottes, le livre, la pellicule, le microsillon…Toutes ces formes coexistent, elles ne s’annulent pas. Les sociétés sont profondément transformées avec ces technologies successives. On débat ainsi depuis des années de l’IA à partir de fictions (livres et films).

L’IA relève t elle de transformations technologiques ou y a‑t-il plus que cela ?
Thierry Ménissier : Je suis très intéressé par l’histoire des techniques. Le terme « progrès » a été remplacé par « l’innovation », l’usager est roi il se fait tondre dans les règles de l’art, sur un modèle capitaliste. Les forces du capital sont concentrées d’où une préoccupation majeure pour la liberté. Les états sont à la remorque de grands groupes. Thomas Hopes, philosophe du XVIIe siècle dit que la pensée n’est rien d’autre que du calcul. Nous sommes plein d’ambigüités sur les questions liées à l’IA.
Tandis que la journaliste énonce « l’IA ne fait qu’amplifier le système capitaliste prédateur », Hugo Pompougnac réagit par un « non » en citant Lequin qui considère que l’IA n’est qu’un moyen de reproduire et diffuser la mémoire de l’humanité. La presse de Gutenberg a donné la bible laquelle a donné la réforme, …la révolution. La société finit par s’approprier les technologies. Certes les capitalistes font du mal mais c’est nous qui déciderons de ce que l’on fera de l’IA.

Thierry Ménissier développe alors la notion de pouvoir en faisant état de 12 nouveaux concepts d’ « algocratie », utilisation d’algorithmes pour influencer ou gouverner des secteurs. « Il n’y a rien de plus politique qu’une data (donnée) produite par l’IA, car les données sont construites.
Tout au long de la soirée dans un dialogue respectueux les deux points de vue s’étofferont , celui du philosophe, spécialiste de l’éthique de l’IA, très inquiet sur la place des monopoles produisant l’IA et celle du technicien de l’IA-militant appelant à une intervention citoyenne sur cette avancée technologique.
H. Pompougnac : Le taux d’activité n’a jamais été aussi haut qu’aujourd’hui ; à ce jour l’IA crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit. Les emplois de l’industrie textile détruits par le capitalisme en Europe, envoyés au Bangladesh ne sont pas des emplois liés à l’automatisation mais à des technologies traditionnelles avec des emplois d’ouvriers·ères surexploités. L’IA n’est qu’un prétexte de plus des capitalistes pour détruire des emplois.

T. Ménissier : « les auteurs de mon ouvrage Vocabulaire critique de l’IA sont très partagés . L’IA impose une transformation cognitive qui peut faire de dégâts. Ainsi les algorithmes introduits dans la fonction publique, la maltraitance algorithmique, …
Le professeur, plus optimiste à l’observation de ses étudiants, constate que la jeunesse peut avoir un usage raisonnable et utile de l’IA, mais condamne les tentatives ministérielles de réduire l’enseignement en face à face au profit d’outils de l’IA.
H. Pompougnac dénonce ensuite à plusieurs reprises la multitude de décisions publiques prises sans le moindre débat démocratique. « On oublie de faire une allocation des ressources (matérielles, agricoles, eau, énergétiques…) en fonction des besoins ».
T. Ménissier, « J’ai perdu ma chaire d’enseignement quand j’ai commencé à parler de l’éthique de l’IA dans mes cours ». Le professeur évoque alors les courants « biocentristes », écocentristes qui développent le droit du monde animal, végétal, des sites de la nature. « Je ne suis pas sûr que l’on puisse faire de la politique sur ces questions éthiques ».

Latifa Madani relance l’échange en interrogeant : « Peut on contrôler, orienter l’IA ? »
H. Pompougnac s’appuie sur la contribution de P. Khalfa dans l’ouvrage dont il est coauteur pour demander :
- • Propriété publique des data centers
- • Publication des sources de données utilisées pour entrainer les IA
- • Ouverture des logiciels (opensource)
T. Ménissier notant que Google est la seule firme privée propriétaire de câbles sous marins et terrestres souligne que « la fin de la propriété privée peut aussi apporter des catastrophes »
A l’issue d’une heure trente d’échanges à la tribune, la salle intervient pendant une demi-heure pour interroger et s’exprimer.
Un intervenant souligne la révolution apportée par un nouvel outil IA, « Claude », qui peut désormais utiliser l’ordinateur d’un client, être un assistant virtuel.
H. Pompougnac confirme qu’un tel outil donne le vertige. Il souligne que nombre d’entreprises de l’IA sont très fragiles car actuellement non rentables et reposant exclusivement sur la bourse par la levée de fonds.
T. Ménissier évoque le modèle chinois : « l’état développe des moyens considérables pour le développement avec une main de fer, tandis que le système de financement de l’innovation en Europe est aberrant, ridicule ».

Une intervenante évoque l’importance de la souveraineté de l’IA et souhaite connaître les limites de l’IA pour nous conseiller sur l’action pour l’environnement, contre les idées de l’extrême droite… Un jeune interroge sur le rôle de l’IA sur l’information produite, la manipulation de l’opinion publique. Puis une jeune femme demande ce que serait notre société lors d’une panne générale nous privant de l’IA. Un musicien se prononce sur la propriété intellectuelle. Un étudiant dénonce la réduction des moyens de l’université avec une perspective de mettre en place des outils fantasmés d’IA. Un cuisinier précise que « si on met de la merde dans un congélateur on ne stocke pas pour un bon repas ; si l’IA stocke de mauvaises données elle ne nous fera rien gagner. »
H Pompougnac précise sa pensée : « on laisse entendre que le privé serait plus efficace que le public. En France on a construit le réseau électrique, le rail, les transports, la santé de manière publique. Il ne faut pas se soumettre aux prédateurs privés. La France doit allouer ses ressources de manière démocratique.
Deux sujets importants pour moi que nous développons à l’espace Marx :
- • Une critique de la planification de l’IA pour définir les marchés
- • Guide de l’usage de l’IA par les militants
T. Ménissier : « à l’université, dans les conseils, nous avons des débats vifs sur les questions évoquées ici. Après les présidents décident. Nous faisons de la politique ici et nous tentons de sauver l’enseignement supérieur.
Le néolibéralisme tue le libéralisme. Le droit d’auteur était une institution forte.
L’ultralibéralisme veut tout dominer avec des monopoles. »
Ainsi se concluait la riche soirée consacrée à l’IA.
Voir :
https://www.espaces-marx.eu/2026/03/24/dossier-ia-lapensee.html
Pour aller plus loin avec Thierry Ménissier et Hugo Pompougnac, sur les enjeux de l’IA
https://www.youtube.com/watch?v=3p47Qlck2W4
https://www.alternative-communiste.fr/2025/12/14/que-faire-de-lia/


