Grenoble. Akram Belkaïd, rédacteur en chef du Monde diplo, décrypte le Moyen-Orient
Par Maryvonne Mathéoud
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Cette conférence-débat avec Akram Belkaïd était organisée par le Collectif 17 octobre 1961 — qui regroupe Algérie au cœur, Amal, Association nationale des pieds-noirs progressistes et leurs amis (ANPNPA), Association de solidarité des Algériens de l’Isère (ASALI), Coup de soleil en Auvergne Rhône-Alpes, Comité de soutien aux réfugiés algériens (CSRA), la Libre Pensée, le Mouvement de la paix — et les Amis du Monde diplomatique, l’Association France Palestine solidarité (AFPS), l’Association iséroise des ami-es des Kurdes (AIAK), la Ligue des droits de l’Homme (LDH), la Ligue de défense des droits de l’Homme en Iran (LDDHI), Nil 38 (Égypte), l’Union juive française pour la paix (UJFP).

S’exprimant devant une salle comble, avec plus de 170 personnes présentes, Akram Belkaïd expose la situation dans le monde d’aujourd’hui. « Nous avons l’impression que nous sommes inscrits dans ce qu’on pourrait appeler une marche, vers la guerre ; mais cette guerre est là, explique-t-il. Elle est en Europe, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Elle est aussi, dans ce qui se passe à Gaza, de manière, impitoyable depuis le 7 octobre 2023, voire même avant. Elle menace sur d’autres fronts. On est effectivement dans une situation assez désespérante au point de vue de tous ceux qui se réclament du pacifisme, de l’égalité entre les nations, de l’égalité entre les peuples… »
« Il n’existe pas aujourd’hui, dans le monde arabe, de peuples dont les droits sont respectés. »
Le rédacteur en chef du Monde diplomatique poursuit : « Il y a à peu près une quinzaine d’années, il y avait énormément de débats. On se demandait si le monde arabe allait entrer dans la démocratie. Et à l’époque, j’essayais d’amener la discussion, non pas autour de cette notion de démocratie, qui est devenu un mot-valise, mais sur le droit. Les peuples, quels qu’ils soient, ont droit au droit. Le premier d’entre eux, c’est celui de l’autodétermination. Si aujourd’hui, nous vivons des situations compliquées, c’est parce que ces droits ont été bafoués de manière constante à partir du XVIIIe siècle. La situation résulte du déni de droits à l’égard de certains peuples.
Selon lui, « le grand drame du monde arabe, c’est la rupture entre les peuples et leurs dirigeants. Il n’existe pas aujourd’hui, dans le monde arabe, de peuples dont les droits sont respectés. On lui concède quelques droits, mais en tout cas, celui de disposer, de décider de la manière dont il devrait être dirigé, de la manière dont les affaires publiques devraient être menées, ce droit n’existe pas. »
« C’est l’avenir du Rojava qui est menacé »
Et Akram Belkaïd de développer : « Si on rentre dans le détail, on se rend compte que, par exemple, le peuple kurde est le plus grand peuple du monde sans pays. Dès la fin de l’Empire ottoman, le refus d’entendre les revendications identitaires de ce peuple, d’entendre sa volonté de disposer de son propre État et d’entendre sa demande du droit à l’autodétermination a été occulté. » Pour le journaliste, « nous avons aujourd’hui une situation qui est figée ». Car « les revendications des Kurdes en Turquie continuent à être niées, déplore-t-il. Ça vaut pour les mouvements kurdes, mais aussi pour des mouvements de gauche, en Turquie, qu’on accuse de défaitisme et de vendre la nation parce qu’ils relaient une partie ou la totalité des revendications des populations kurdes qui souhaitent que leurs droits culturels, identitaires, mais aussi politiques, soient respectés. Il y a des populations kurdes qui existent aussi en Irak, en Iran et aussi en Syrie. »

Et aujourd’hui, on voit bien que cet équilibre est précaire et en danger. La situation géopolitique a changé, puisque le nouveau maître à Damas — dont le pouvoir est directement hérité de ce qu’on a appelé le djihadisme sunnite — n’a visiblement aucune intention de changer la donne en termes de respect des droits. C’est-à-dire qu’on passe d’une dictature à une autre de manière progressive. « C’est l’avenir de ce qu’on a appelé le Rojava, avec une expérience politique qui consistait à mettre le droit des populations au cœur d’un projet global, qui est menacé », s’alarme-t-il.
Pour les Palestiniens, « une question de survie »
L’autre peuple qui est confronté à « un déni d’existence » est le peuple palestinien. C’est un génocide qui s’est mis en marche de manière délibérée à partir du 7 octobre 2023, en réaction aux attaques terroristes du Hamas qui visaient des civils. La réponse à ces attaques est horriblement démesurée.
Aujourd’hui, on n’est même plus à parler de l’autodétermination du peuple palestinien, « c’est une question de survie qui se pose », affirme Akram Belkaïd. « La situation actuelle est catastrophique, assène-t-il. Il y a un pseudo cessez-le-feu, cependant tous les jours, des Palestiniens meurent, se font bombarder. » La superficie de Gaza a été divisée aux deux tiers, puisque les Israéliens interdisent le franchissement de cette fameuse ligne jaune qu’ils ont mise en place. Tout en tirant sur tout ce qui s’approche de cette ligne.
On parle beaucoup de Gaza, mais un peu moins de la Cisjordanie. Pourtant, « ce qui se passe en Cisjordanie est comparable, souligne l’orateur. Des mini pogroms sont menés par les colons à l’égard de villages palestiniens isolés, que ce soit des villages ruraux ou des campements de Bédouins. » D’où une situation complète et totale de « négation des droits palestiniens, avec la complicité active ou passive de la quasi-totalité de la communauté internationale ».
Depuis le 7 octobre, exception faite des injonctions de quelques organisations internationales et des mandats d’arrêt émis contre deux dirigeants israéliens, dont le Premier ministre Benjamin Netanyahou, il n’y a eu aucune sanction à l’encontre d’Israël ou de tout dirigeant israélien.
Le droit international « mérite d’être défendu »
« Paradoxalement après un tel descriptif catastrophique, on pourrait penser que le droit est fini. On le voit d’ailleurs, on le lit : le droit international est mort, c’est un droit à deux vitesses, etc. mais il mérite tout de même d’être défendu », estime Akram Belkaïd. Certes, ajoute-t-il, « le Conseil de sécurité est une organisation censitaire, où certains ont le moyen de mettre des veto sur des choses qui ne leur plaisent pas. Néanmoins, c’est tout ce qu’on a encore aujourd’hui au niveau de la régulation des affaires de ce monde. Il est normal de critiquer les manquements, les faiblesses des Nations unies, qui n’arrivent pas à faire respecter l’ordre, ne serait-ce que parce que les États-Unis, par exemple, n’en font qu’à leur tête. »
Le rédacteur en chef du Monde diplo rappelle ainsi le récent entretien accordé par Donald Trump au New York Times : « On lui a demandé quelle était la limite qui s’imposait en matière légale. Et il avait dit : ‘moi, je n’ai pas de limite légale, il n’y a que mon jugement qui compte’. C’est-à-dire qu’il fait abstraction des règles qui devraient être respectées par lui-même et par son pays. Tout ça pour dire que le droit est une nécessité. »
Pour le journaliste algérien, Il faut donc « utiliser tous les canaux possibles et inimaginables pour que justice et droit soient faits ». Et de citer « l’action de l’Afrique du Sud — premier pays à réagir par rapport à ce qui se passait à Gaza — [qui] s’inscrit dans cette démarche ».

Alors, que faire ? Akram Belkaïd le reconnaît, la question lui est souvent posée, en particulier dans les réunions publiques consacrées à la Palestine. « Les collectifs sont là pour mener des actions en justice, répond-il. Il y a l’interpellation directe et immédiate des élus. On peut renvoyer aux dirigeants leurs contradictions et leurs manquements à ce pourquoi ils ont été élus, à leur mandat, à leur position de représentant de la population. » Une riche et complète intervention, parfaite introduction au débat qui a suivi au sein du public.


