Grenoble. Le militant Jo Morlighem face aux juges : le procès du « soutien à la Palestine »

Par Edouard Schoene

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Le prévenu, Jo Morlighem (à droite), militant pro-palestinien et enseignant d'histoire-géographie, aux côtés de sa compagne Aude Capron et de son avocat Me Eymen Kefi, à la sortie du tribunal.
Après deux renvois, Jo Morlighem, militant de la cause palestinienne, comparaissait devant le tribunal correctionnel de Grenoble ce jeudi 29 janvier. L'enseignant est poursuivi pour "injure publique" après la publication et l’affichage de deux photos mettant en cause Hervé Gerbi, candidat aux élections municipales de Grenoble, pour son soutien à l'armée israélienne.

L’affiche incri­mi­née pré­sente deux pho­tos l’une en des­sous de l’autre, recou­vrant les affiches de cam­pagne d’Her­vé Ger­bi, tête de la liste « Nous Gre­noble » aux élec­tions muni­ci­pales. La pre­mière montre l’a­vo­cat et ancien pré­sident du Crif Gre­noble-Dau­phi­né, en visite en Israël en octobre 2023, ser­rant la main à un mili­taire israé­lien. La seconde repré­sente, elle, la poi­gnée de main his­to­rique entre Pétain et Hit­ler, à Mon­toire, en 1940. Le titre ins­crit par Jo Mor­li­ghem ? « Il y a des poi­gnées de main qui ne s’oublient pas. »

D’entrée, le cli­mat est lourd, ce jeu­di 29 jan­vier, dans la salle d’audience où peu de per­sonnes ont pu prendre place. Pré­si­dente du jury et pro­cu­reur sont assez offen­sifs et cas­sants vis-à-vis du pré­ve­nu. Des faits tota­le­ment étran­gers à l’affaire pour laquelle Jo Mor­li­ghem a été gar­dé à vue puis dis­cul­pé ont été évo­qués. Or, ces faits sont anti­sé­mites, graves et agres­sifs tan­dis que le pré­ve­nu se pré­sente comme un mili­tant de la pre­mière heure, ensei­gnant d’histoire-géographie qui a défen­du la cause anti­ra­ciste et tou­jours com­bat­tu l’an­ti­sé­mi­tisme, emme­nant ses élèves aux camps de Dran­cy ou d’Auschwitz.

Une peine de 2000 euros d’amende avec sursis requise

Très vite, le pro­cu­reur tente, par une série de ques­tions, de faire dire au pré­ve­nu qu’­Her­vé Ger­bi serait visé par ces affiches en sa qua­li­té d’ex-pré­sident du Conseil repré­sen­ta­tif des ins­ti­tu­tions juives de France (Crif). Jo Mor­li­ghem explique qu’il a vou­lu au contraire dénon­cer, dès le début de la cam­pagne élec­to­rale, le can­di­dat de droite dont le posi­tion­ne­ment favo­rable aux auto­ri­tés d’extrême droite israé­liennes devait être connu des élec­teurs. Il conteste avec force avoir ciblé la confes­sion reli­gieuse de ce der­nier, à savoir sa judéi­té.

Dans son accu­sa­tion, Me Denis Drey­fus, avo­cat d’Her­vé Ger­bi, cite de manière tota­le­ment pro­vo­ca­trice le pro­cès inten­té à Jean-Marie Le Pen par l’an­cien ministre Michel Dura­four en 1988. Ce, pour ten­ter de pla­cer l’af­faire sur le ter­rain de l’an­ti­sé­mi­tisme. Il veut en outre qua­li­fier l’affichage d’opération de dif­fa­ma­tion de son client.

Me Drey­fus s’ef­force par ailleurs de jus­ti­fier la poi­gnée de main d’octobre 2023, indi­quant que les mas­sacres de Gaza n’avaient pas encore eu lieu à cette date. L’a­vo­cat ajoute qu’­Her­vé Ger­bi venait alors appor­ter son sou­tien aux Israé­liens meur­tris par les évé­ne­ments san­glants du 7 octobre.

Vient ensuite le réqui­si­toire du pro­cu­reur qui réclame une condam­na­tion ferme, requé­rant une peine de 2000 euros d’amende avec sur­sis à l’encontre de l’enseignant. Dans ses pro­pos, le magis­trat assure tou­te­fois entendre l’émotion dans la salle, consé­quence notam­ment des ter­ribles mas­sacres sur­ve­nus à Gaza entre 2023 et 2026.

« Va-t-on accep­ter que la cri­tique de l’État d’Israël puisse être une faute pénale ? »

Curieu­se­ment, aucun inter­ve­nant n’a sou­li­gné que la poi­gnée de main entre Pétain et Hit­ler était anté­rieure à l’ex­ter­mi­na­tion des 6 mil­lions de Juifs, tout comme la pho­to d’Her­vé Ger­bi et du sol­dat de Tsa­hal était anté­rieure aux faits qua­li­fiés de géno­cide par la jus­tice inter­na­tio­nale.

Pour Me Eymen Kefi, avo­cat de Jo Mor­li­ghem, ce pro­cès « émi­nem­ment poli­tique » est bien celui de la lutte de soli­da­ri­té avec la cause pales­ti­nienne. « Ce que M. Mor­li­ghem dénonce ne peut être un motif de condam­na­tion, affirme-t-il. Mon client ne s’est jamais atta­qué à M. Ger­bi avant les élec­tions muni­ci­pales. Ce n’est donc pas M. Ger­bi, ex-pré­sident du Crif, qui est dénon­cé. Il n’y a aucun carac­tère raciste dans les faits repro­chés à M. Mor­li­ghem. »

De fait, le paral­lèle entre les deux pho­tos n’assimile la tête de liste de « Nous Gre­noble » à per­sonne. Il s’agit sim­ple­ment d’un débat de cam­pagne met­tant en avant la res­pon­sa­bi­li­té que peut avoir un can­di­dat dans ses prises de posi­tion. Autre­ment dit, « on est res­pon­sable des ses poi­gnées de main ».

Dans les der­nières paroles accor­dées au pré­ve­nu, celui-ci se défend. « Bien évi­dem­ment non, je n’ai pas assi­mi­lé M. Ger­bi à M. Pétain, assure Jo Mor­li­ghem. Va-t-on accep­ter que la cri­tique de l’État d’Israël puisse être une faute pénale ? C’est main­te­nant qu’il faut, dans l’espace démo­cra­tique, pou­voir dénon­cer l’État d’Israël. »

Décision le 27 février

L’en­sei­gnant de 59 ans s’a­dresse ensuite suc­ces­si­ve­ment à ses contra­dic­teurs. À Me Drey­fus, il sou­ligne que « même athée, donc peu expert en foi, [il] sait déce­ler la mau­vaise foi quand elle est si mani­feste ». Au pro­cu­reur, il rétorque, iro­nique, que « s’il avait été [son] élève, il aurait eu très de mau­vaises notes au vu de sa mécon­nais­sance his­to­rique abys­sale du conflit israé­lo-pales­ti­nien depuis 1948 ». Enfin, le pré­ve­nu prend à par­tie à la fois l’a­vo­cat et le pro­cu­reur : « Pen­sez-vous Théo Klein, qui fut pré­sident du Crif, fut anti­sé­mite en dénon­çant déjà la dérive du Crif à deve­nir l’am­bas­sade d’Is­rael ? »

À l’issue de l’audience, Jo Mor­li­ghem est inter­ro­gé par Le Tra­vailleur alpin. Ques­tion : « Est-ce que ce pro­cès vous a fait peur dans votre enga­ge­ment ? » Réponse du mili­tant : « Non, car résonne tou­jours en moi ‘ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre prend ta place’. J’ai la déter­mi­na­tion, dans la cam­pagne muni­ci­pale, de rap­pe­ler aux Gre­no­blois les sou­tiens de tout can­di­dat au pou­voir actuel en place en Israël. »

Le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel a pla­cé son juge­ment en déli­bé­ré au 27 février pro­chain.

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