Grenoble. 211 milliards, le trou noir du budget de l’État
Par Edouard Schoene
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211 milliards, premier budget de l’État, plus de trois fois celui de l’éducation nationale… Une somme énorme, versée sans contrôle, qui enrichit surtout les actionnaires. Fabien Gay raconte : « En octobre 2024, nous sommes en débat au sein du groupe au sénat. Michelin et Auchan annoncent des licenciements : deux sites fermés par Michelin avec 1200 emplois, 2300 emplois supprimés par la fermeture de dix magasins Auchan. » Michel Barnier, Premier ministre de l’époque, déclare vouloir demander des comptes aux entreprises subventionnées. « Je fais une proposition : on pourrait faire une commission d’enquête ; il faut trouver l’angle d’attaque. » Ce sera : « Combien de milliards donnés aux grandes entreprises ? A quoi sert cet argent public ? » C’est ainsi que le groupe communiste sénatorial – qui dispose, comme chaque groupe politique, du pouvoir de constituer une commission d’enquête par an – ouvre cette enquête en janvier 2025 dont Fabien Gay sera le rapporteur et Olivier Olivier Rietmann (Les Républicains) le président. Le résultat, c’est un rapport adopté le 1er juillet 2025 à l’unanimité du Sénat – dont la majorité est à droite – un document de plus de mille pages et qui comporte vingt-six propositions.
Pour y parvenir, les sénateurs enquêteurs sont allés d’étonnements en stupéfactions : dans les administrations centrales, la notion d’aides aux entreprises n’est pas précisément définie. Ces aides – 2277 dispositifs ont été recensés par la commission, hors mécanismes européens ou relevant des collectivités locales – ne sont pas comptabilisées. Aucun contrôle n’est réalisé sur leur utilisation. « Nous nous sommes transportés dans tous les ministères avec une clé USB pour recueillir les données », raconte Fabien Gay et ainsi parvenir à la « donnée objectivée » de 211 milliards.

Les exemples donnés par le sénateur sont multiples. Rodolphe Saadé est patron du groupe CMA CGM, l’un des leaders mondiaux du transport et de la logistique. En 2022, les chiffres révèlent que Saadé a perçu une rémunération avoisinant les 4 millions d’euros. Saadé est propriétaire des journaux La Provence, Corse-Matin et il acquiert Altice Média en juillet 2024, ce qui fait de lui le propriétaire de plusieurs médias français importants comme BFM TV ou RMC. Sa fortune est estimée en 2025 à 35 milliards d’euros selon le magazine Challenge.
Les entreprises CMA-CGM dirigées par Saadé bénéficient d’une niche fiscale, la « taxe au tonnage ». Une entreprise française paie un impôt sur les sociétés de 25% des bénéfices réalisés mais un armateur, grâce à un système fiscal adapté, est taxé à hauteur de 2,5%. Cela constitue une perte de recettes de 5,7 milliards pour le budget de l’État en 2023, rien que sur l’entreprise CMA-CGM.
Nombre de patrons sont intervenus auprès de la commission pour défendre leurs privilèges.

Parmi eux Bernard Arnaud, patron du groupe Hermès entendu pendant près de deux heures. Pour lui, le mécanisme à l’œuvre, c’est le remboursement de la TVA aux touristes étrangers. L’achat pour plus de 100 euros de produits de luxe en France donne lieu à un remboursement à la sortie du pays – le principe, évidemment illusoire, c’est que l’acheteur doit régler la taxe correspondante à son arrivée dans son pays de résidence. Rien qu’à l’aéroport de Roissy, 400 millions d’euros ont ainsi été remboursés aux touristes en un an.
Sous des formes diverses, les versements aux entreprises et notamment aux grands groupes se traduisent dans l’accroissement des fortunes des milliardaires. A ce titre, Fabien Gay salue le travail de certains journalistes comme l’émission Cash investigation d’Elise Musset.
L’optimisation fiscale, c’est aussi un sport largement pratiqué par les entreprises françaises. Fabien Gay donne un chiffre significatif : 1567, le nombre des filiales des entreprises du CAC 40 dans les paradis fiscaux.
L’efficacité de ces aides ? Fabien Gay a fait les calculs. « Je me souviens de l’engagement formulé en 2013 par Pierre Gattaz – ancien président du Medef, NDLR – de créer un million d’emplois en cinq ans en échange notamment du Crédit d’impôt compétitivité emploi en vigueur de 2013 à 2018. Dans le dernier rapport de France Stratégie, on lit, concernant le bilan 2016 : « Les résultats restent conformes aux conclusions des années précédentes : un fort effet emploi est trouvé chez le quart des entreprises les plus bénéficiaires du CICE, qui ne représentent qu’un huitième des effectifs, mais rien de significatif chez les autres. L’effet total reste estimé à 100 000 emplois environ, ce qui est faible, rapporté au coût du CICE — de l’ordre de 18 milliards d’euros en 2016 ». Nous avons donc subventionné un emploi pour 180 000 euros ! »

Comment éviter une telle situation ? Vérifier que l’argent versé aux entreprises soit effectivement utile à l’emploi, l’innovation, la formation ? Comment mettre en adéquation les déclarations politiques et les dispositifs ? Le rapport sénatorial préconise la transparence des aides et la conditionnalité de celles-ci. « Nous proposons que soit transmis chaque année au CSE des entreprises concernées la nature des aides publiques, leur volume et leur montant. Nous préconisons aussi le remboursement total des aides indues (délocalisations…).»
Dans le débat qui a suivi, des syndicalistes (Thalès, ST Microelectronics, Atos) dénoncent, chiffres à l’appui des aides publiques conséquentes qui ont été détournées des objectifs annoncés et soutiennent la proposition de contrôle de ces aides par les CSE. Fabien Gay souligne lors de ses réponses qu’un certain nombre de personnalités ont du convenir que le travail de la commission était positif. Ainsi des propos de Patrick Pouyanné, P‑DG de Total Energies. « Je pense que l’État est légitime, lorsqu’une entreprise ne va pas bien, à intervenir temporairement, comme il a pu le faire un jour chez PSA, un jour chez Air France. La question pour moi, c’est que l’État devrait conditionner ces aides. S’il y a retour à bonne fortune, il faut les rendre. Il y a un principe qui doit être simple […] Il faut que l’on soit cohérent jusqu’au bout », a‑t-il ainsi déclaré devant la commission d’enquête. Tandis que Michelin a indiqué par voie de presse son intention de rembourser à l’État 3,4 millions d’euros.
Après l’adoption à l’unanimité du rapport d’enquête par le Sénat, Fabien Gay et le groupe communiste travaillent à la rédaction d’un projet de loi s’appuyant sur les vingt-six préconisations contenues dans ce rapport.



