Elections. Reprendre cette parole confisquée
Par Jean Rabaté
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Des militants sont en campagne. Nous les avons écoutés, ici sur le marché de Saint-Martin-le-Vinoux dans la cinquième circonscription, là devant les usines de Jarrie, dans la deuxième. Écoutés leurs dialogues avec des citoyens indécis, à quelques jours de l’élection présidentielle. Des citoyens qui ont soif de renouveau et expriment deux exigences : l’honnêteté et le débat d’idées sur un programme de mesures pour la justice et contre la finance.

Le soleil a beau être de la partie, il fait frais ce matin de mars au marché de Saint-Martin-le-Vinoux. Cela n’empêche pas quatre militants communistes, d’aborder les passants emmitouflés. Les tracts présentant le programme et les candidats proposés par leur parti pour les élections présidentielle et législatives sont rarement refusés. Les conversations s’engagent. Les unes immédiatement sympathiques, d’autres plus réservées, mais jamais agressives. Du genre : « moi, la politique… » parfois accompagné – en pleine affaires Fillon – d’un « y’a que la place et l’argent qui les intéressent » ou d’un radical : « ils sont tous pourris ! » La discussion commence.
« Qui ça, ils ?» « Ben… les Fillon, Cahuzac, Woerth. Même Juppé, déjà condamné, et Le Roux contraint de démissionner… » « Vous oubliez les Le Pen, père et fille ». « C’est bien ce que je dis, et c’est pour ça que je ne vote plus : tous en croquent !» « Non, pas tous. La preuve vous pouvez citer des gens de droite, du centre, du Front national, du Parti socialiste, mais… pas un communiste ! » Quelques secondes de silence, et « c’est vrai, mais… ». Le militant, un peu énervé : « Mais quoi ? Vous ne croyez pas que les autres partis, la presse, la télé en parleraient si c’était le cas ? ». « Comme on dit c’est l’exception qui confirme la règle… ». « Non ! Je suis fier de cette « exception », mais elle ne cache pas une règle. Il y a des gens honnêtes dans tous les partis ; même s’ils pourraient prendre plus de distance avec leurs amis qui ne le sont pas. Le « tous pourris », ça conduit à rejeter la politique, les partis et, comme vous le dites, à vous abstenir. Comme ça, vous laissez la voie libre au FN, aux malhonnêtes, aux profiteurs. Eux qui promettent tout et votent des lois contraires à l’intérêt des gens comme vous. Nos candidats ne sont pas de ceux-là : clairs, nets et ils tiendront leurs engagements. Comme les ont toujours tenus les élus communistes et Front de gauche à l’Assemblée et au Sénat ».
« Peut-être… Donnez-moi votre tract, je vais réfléchir. »
Changement de décor. La zone industrielle de Jarrie, au pied des contreforts du Taillefer. Là aussi, des militants, des tracts et un accueil chaleureux : on se connaît. Là aussi, le dégoût devant ces factures de costumes et ce monde où l’argent coule encore plus vite que le champagne. Mais on parle aussi politique.
« Vous laissez la voie libre au FN, aux malhonnêtes, aux profiteurs »
Les ouvriers évoquent un premier tour où l’on pourra encore « choisir » un candidat et un second tour subi : « je ferai barrage au FN et je voterai par dépit probablement ». L’impression de ne pouvoir s’exprimer « qu’à moitié, juste pour jeter Le Pen ». Reste donc le choix du premier tour. « Je veux essayer de donner plus de poids à la gauche donc je voterai Melenchon, j’apprécie que les communistes se soient désistés pour le rassemblement. C’est un choix honorable et… il faut le faire ! ». Mais aussi l’incertitude qui reste chez certains : « j’ai toujours voté et je voterai toujours, mais par défaut. Et si je n’ai pas mon candidat, je voterai blanc ». Débat à poursuivre.
Débat qui porte également sur la réalité du pouvoir politique. Un ouvrier tout juste syndiqué explique : « Je voulais garder mon indépendance mais je suis très intéressé par la politique. Il faut que tout le monde puisse s’exprimer pour une meilleure représentation de tous. On s’aperçoit que le pouvoir est confisqué par la finance et qu’ils veulent le garder entre eux. On ne propose pas de vraies solutions aux problèmes. » Peut-être là la raison d’un intérêt pour les législatives : « C’est un peu plus simple, on a plus d’impact, on vote plus un programme qu’un homme. »
Les propositions, justement. Des idées sur ce qu’il faudrait faire. « On n’a pas de vision d’avenir. Je voudrais un programme qui soit ambitieux, qui porte une vision d’avenir et qui impliquerait les gens dans sa construction. La politique ça nous concerne tous. » Ce que proposent les communistes, en somme. L’honnêteté et la transparence comme une évidence, d’abord. Et des idées : inégalités, pompe à profits, fortunes à milliards, pollution, solidarités… Car oui, l’ennemi, c’est toujours la finance. Et si ce n’était finalement pas si compliqué ?

Ces questions qui trottent dans les têtes
Voter, oui, mais quoi ? L’abstention-contestation ? La parole d’un ouvrier soucieux du collectif et de la solidarité.
Programmes non respectés, sentiment de trahison accentué par le dernier mandat présidentiel, ras-le-bol de la sommation à « faire barrage » à la droite et donc à voter pour des idées qui ne sont les siennes… réalités et arguments qui finissent par faire de l’abstention un moyen de contestation. Une démarche qui ne concerne pas uniquement ceux qui se sentent éloignés de la politique : même des militants l’envisagent pour la présidentielle.
« Sans organisations, on est foutu »
Alain Simiand, engagé depuis son plus jeune âge, délégué et secrétaire syndical CGT, conseiller prud’homal pendant dix ans, se sent communiste. Mais en désaccord avec les choix du parti. Son plus grand reproche : l’éloignement des élites des réalités de terrain. « Les socialistes de gauche n’existent pas et ils en ont encore fait la preuve lors de ce quinquennat ».
Dans ces conditions, « comment est-il possible de les critiquer puis de partir avec eux lors des élections ? Aux yeux des gens, on devient comme les autres qui veulent sauver leur place ». Bien sûr, il est nécessaire d’être « à l’intérieur » pour faire changer les choses, mais « il faut des élus conscients des réalités du monde du travail et qui sachent négocier le rassemblement, car la gauche a besoin des communistes ».
Pour un candidat communiste à la présidentielle, il aurait voté sans problème. Aujourd’hui, il réfléchit. Une certitude : « je ne voterai pas pour des politiques libérales ; réformer, c’est bien, mais pour le progrès ; pas pour revenir en arrière, encore et toujours ». Mélenchon ? « Ce n’est pas en la jouant solo qu’on s’en sortira, sans formation syndicale et politique, on est foutu. Il faut repenser collectif pour retrouver l’espoir. »
Des interrogations et un débat à poursuivre, à quelques semaines du premier tour de la présidentielle.
Simone Torres
40%
des Français
disent ne pas s’intéresser à la politique et 83 % d’entre eux considèrent que leur avis n’est pas entendu. Pourtant la politique est un sujet qui passionne encore…
Sur le vif, à la sortie des usines
Devant des usines, à Jarrie, à la rencontre des ouvriers, ce que nous avons entendu :
« Aller voter mais pour qui ? On ne parle que des affaires. Ils détournent des milliards et oublient de déclarer leurs impôts mais si nous on s’amuse à oublier ! … et voter blanc, ça veut rien dire … »
« Les présidentielles sont marquées par la corruption quasi généralisée et on en est presque à en faire un argument : regardez, celui-là il est honnête ! … »
« Je milite pour Mélenchon et je crois au rassemblement de la gauche : aux législatives, je ne voterai pas contre un candidat communiste qui a une chance de gagner. »
« Le rassemblement de la gauche, il aurait fallu que Hamon y croit aussi. »
« Confier son destin à un socialiste après la loi El Khomri ? Plus confiance et plus jamais. »
« Je suis désabusé, ce qu’on entend n’est pas glorieux pour la France. Je suis ouvrier avant tout, je voterai pour le parti du travail, Lutte Ouvrière. Mélenchon, il est bien gentil mais fermer les sites nucléaires c’est fermer notre outil de travail. »

Myriam Martin : « Imposons les Jours heureux ! »
Les Jours heureux. Un film, mais surtout le titre du programme du Conseil national de la résistance. C’est dire l’ambition de la candidature de Myriam Martin.
Quel est le sens de votre candidature dans la 4e circonscription de l’Isère ?
MM : Je suis partie de deux constats : tout d’abord, l’Assemblée nationale se compose principalement d’hommes, blancs, d’un certain âge, bien éloignés de la diversité géographique, sociale et culturelle des hommes et des femmes de ce pays. De plus, au regard de ce contexte, j’ai considéré que je pouvais être utile et apporter une autre parole, la parole d’une femme issue d’un milieu populaire, ouvrière pendant plusieurs années et révoltée face aux injustices.
Militante et syndicaliste, cette candidature à une élection nationale est une première pour vous !
MM : Le choix du PCF a été celui du renouvellement, avec ma candidature, combinée à l’expérience incarnée par mon suppléant, Laurent Jadeau. Cette belle opportunité est une chance pour moi de partager la vision que j’ai de la société avec les gens de ce territoire : c’est une manière de faire vivre les convictions profondes que je porte pour un monde où le partage règne.
Est-ce réaliste ?
MM : Nécessaire, tout simplement ! Seule la mise en commun des richesses peut nous permettre de sortir de cet état de guerre permanent et d’aggravation de la pauvreté ! Le plus difficile est de convaincre les gens que s’engager en politique peut leur permettre de changer le cours des choses. Nous avons tou-tes un point commun : nous ne voulons plus avoir peur du lendemain, nous voulons de nouveau « les Jours heureux ».
Comment articulez-vous la campagne des présidentielles et des législatives ?
MM : Je ne suis pas attirée par des destins individuels et par « la rencontre d’un homme avec son peuple ». Aussi, consciente que la VIe République est la seule réplique à opposer, j’adopte une démarche pragmatique avec le choix du PCF d’appuyer la candidature de Jean-Luc Mélenchon pour faire résonner nos propositions plus largement et aller au contact de la population. C’est à partir du terrain que nous travaillons à faire émerger un projet politique qui s’appuie sur la grande diversité des territoires de cette circonscription : ruraux, urbains, montagnards et industriels. Déjà, nous avons défini le socle autour de trois axes : la défense de l’emploi, des services publics et l’égalité territoriale.
Eve Suzanne
Laurent Jadeau, suppléant
Laurent Jadeau est le candidat suppléant de Myriam Martin. Il connaît tous les recoins de cette circonscription après s’y être présenté lors de différents scrutins en 2010 et 2012. Engagé dans les mouvements éducatifs, sportifs et syndicaux, il est aussi élu à la ville de Fontaine où il est adjoint au maire chargé de l’éducation, de l’enfance et de la petite enfance.