Plateforme chimique de Pont-de-Claix. Le projet de reprise Exalia rejeté par la justice

Par Manuel Pavard

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Christophe Ferrari, Séverine Dejoux et Olivier Six répondent aux médias devant la plateforme chimique de Pont-de-Claix après avoir appris la décision du tribunal de commerce.
Coup de tonnerre sur la plateforme chimique de Pont-de-Claix ! Le tribunal de commerce de Lyon a rejeté, ce mercredi 25 mars, le projet Exalia de renaissance industrielle du site, porté par d'anciens salariés de Vencorex et un industriel local, avec le soutien de nombreuses collectivités et entreprises. Si les motivations du tribunal ne sont pas encore connues, les porteurs de projet dénoncent, eux, une décision "totalement incompréhensible". Et promettent d'épuiser toutes les voies de recours possibles.

La scène a des airs de déjà-vu. Comme le 10 avril et le 7 juillet 2025, Séve­rine Dejoux, ex-délé­guée CGT de Ven­co­rex, Oli­vier Six, PDG de CIC Orio, et Chris­tophe Fer­ra­ri, pré­sident de la Métro­pole de Gre­noble, font face aux jour­na­listes, devant l’en­trée de la pla­te­forme chi­mique de Pont-de-Claix. La pre­mière fois, le trio déplo­rait la déci­sion du tri­bu­nal de com­merce enté­ri­nant la ces­sion de l’en­tre­prise à Bor­sod­Chem, filiale du groupe chi­nois Wan­hua. La seconde, l’a­bat­te­ment avait lais­sé place à l’es­poir repré­sen­té par le pro­jet Exa­lia visant à relan­cer l’ac­ti­vi­té du site. Même lieu et mêmes per­sonnes ce mer­cre­di 25 mars, mais une curieuse sen­sa­tion de retour à la case départ.

Les por­teurs de pro­jet et les ex-sala­riés de Ven­co­rex — espé­rant rejoindre Exa­lia — en pleine dis­cus­sion devant la pla­te­forme, mer­cre­di 25 mars.

Le trois por­teurs de pro­jet et les anciens sala­riés de Ven­co­rex qui les entourent sont encore sous le choc, ce mer­cre­di midi, du coup de mas­sue reçu en fin de mati­née. Le tri­bu­nal des acti­vi­tés éco­no­miques (ex-tri­bu­nal de com­merce) de Lyon vient enfin en effet de rendre sa déci­sion sur le dos­sier Exa­lia, atten­due ini­tia­le­ment en jan­vier der­nier et plu­sieurs fois repous­sée. « À notre immense sur­prise, on a appris ce matin que notre offre n’é­tait pas rete­nue, qu’ils [NDLR : les juges] avaient cédé une par­tie des ter­rains pour les offres de Suez et de PDC Che­mi­cal et qu’ils avaient attri­bué la tota­li­té de la fer­raille de la pla­te­forme à un fer­railleur, tuant ain­si le pro­jet Exa­lia », indique Oli­vier Six, pro­fon­dé­ment « écœu­ré ».

Un projet « solide », une décision « totalement incompréhensible »

L’in­dus­triel comme ses deux par­te­naires dénoncent « une déci­sion tota­le­ment incom­pré­hen­sible ». De fait, le pro­jet, qui ambi­tion­nait de relan­cer la pro­duc­tion de chlore, de soude et de sel, en s’ap­puyant notam­ment sur la mine d’Hau­te­rives (Drôme), sem­blait « extrê­me­ment solide », insistent-ils. Exa­lia avait d’ailleurs reçu le sou­tien du ministre de l’In­dus­trie Sébas­tien Mar­tin, en visite sur la pla­te­forme chi­mique en novembre der­nier. « On a 80 mil­lions d’eu­ros de finan­ce­ment ; les finan­ceurs atten­daient uni­que­ment cette déci­sion », sou­ligne Oli­vier Six, qui évoque éga­le­ment l’en­ga­ge­ment de plu­sieurs col­lec­ti­vi­tés, à com­men­cer par la Métro­pole, ain­si que les pro­messes de finan­ce­ment de la BPI ou de la Banque des ter­ri­toires.

Le ministre de l’In­dus­trie Sébas­tien Mar­tin était venu appor­ter son sou­tien à Exa­lia en novembre 2025 et se ren­dra de nou­veau à Pont-de-Claix jeu­di 26 mars.

« On a aus­si des dizaines de lettres d’in­ten­tion de clients parce qu’on vou­lait pro­duire — ou on va pro­duire — ici des pro­duits stra­té­giques pour le trai­te­ment de l’eau, pour l’in­dus­trie, pour l’a­gro-ali­men­taire », détaille le diri­geant de CIC Orio. Des pro­duits qui, en outre, « ne sont plus fabri­qués ici et sont impor­tés », ajoute-t-il, citant l’exemple de la soude, qui pro­vient à 20 % des pays du Golfe. C’est donc un vrai « pro­jet de sou­ve­rai­ne­té ».

Pour les pro­mo­teurs d’Exa­lia, tout était ain­si réuni pour faire revivre la pla­te­forme, un an après la liqui­da­tion judi­ciaire de Ven­co­rex : une équipe moti­vée, des finan­ce­ments, l’ap­pui de grands bureaux d’in­gé­nie­rie, des « ins­tal­la­tions décar­bo­nées », avec la mine de sel d’Hau­te­rives et un sau­mo­duc de 82 km la reliant à Pont-de-Claix, une élec­tro­lyse « qui a coû­té cent mil­lions d’eu­ros, finan­cée par la col­lec­ti­vi­té », les com­pé­tences des anciens sala­riés de Ven­co­rex, des créa­tions d’emplois — envi­ron 250 dans les deux ans à venir et plus d’un mil­lier d’i­ci cinq ans…

« Sans le projet Exalia, cette plateforme risque de mourir plus vite que prévu »

Si les moti­va­tions de la déci­sion du tri­bu­nal de com­merce ne sont pas encore connues à ce stade, au vu des atouts pré­ci­tés, « l’in­com­pré­hen­sion est totale », répètent à tour de rôle les por­teurs de pro­jet. « Aujourd’­hui, on demande aux plus hautes sphères de l’É­tat, au ministre de l’In­dus­trie qui vient demain [NDLR : Sébas­tien Mar­tin sera jeu­di 26 mars à Pont-de-Claix, aux côtés de Sophie Binet, pour les « Assises du made in France », orga­ni­sées par la CGT], au Pre­mier ministre et au pré­sident de la Répu­blique de regar­der ce dos­sier et de voir pour­quoi on en est là », lance Oli­vier Six.

Les por­teurs de pro­jet ont tous avoué leur « totale incom­pré­hen­sion » face à cette déci­sion de jus­tice.

Sans pré­su­mer de l’ar­gu­men­taire des juges, tous s’é­tonnent néan­moins des pre­mières infor­ma­tions par­ve­nues. « Cette offre du fer­railleur, c’est la pos­si­bi­li­té d’être là, sur la pla­te­forme, pen­dant trois ans pour déman­te­ler tout le métal, afin de l’u­ti­li­ser et le revendre, explique Séve­rine Dejoux. Cela revient à lais­ser en l’é­tat une friche indus­trielle puisque dans trois ans, on sera au même niveau… sauf qu’il n’y aura plus de métal. Mais on aura des ate­liers com­plè­te­ment désaf­fec­tés, une pla­te­forme avec sa pol­lu­tion his­to­rique, donc rien de pos­sible à faire. »

Seul le procureur peut effectuer un recours

Soit l’exact oppo­sé d’un véri­table « pro­jet indus­triel » comme Exa­lia, qui devait per­mettre par ailleurs d’ac­cueillir de nou­velles entre­prises sur la pla­te­forme, tout en béné­fi­ciant à celles déjà pré­sentes, comme Suez ou Seqens. « Aujourd’­hui, on est encore plus inquiets qu’a­vant car sans le pro­jet Exa­lia, cette pla­te­forme risque de mou­rir plus vite que pré­vu », s’a­larme la syn­di­ca­liste CGT. Choi­sir le fer­railleur signi­fie, selon elle, « qu’on pré­fère déman­te­ler plu­tôt que se dire qu’il y a une chance que se pro­jet abou­tisse ».

Assom­més, les por­teurs de pro­jet pro­mettent cepen­dant de conti­nuer la bataille. « On épui­se­ra toutes les voies de recours pos­sibles car on n’ar­rive pas à se résoudre à se dire que c’est fini pour cette pla­te­forme et qu’on aban­donne l’in­dus­trie à Pont-de-Claix », assure Séve­rine Dejoux. Des options tou­te­fois assez limi­tées, seul le pro­cu­reur pou­vant effec­tuer un recours contre ce type de déci­sion du tri­bu­nal de com­merce.

Le ministre de l’Industrie attendu de pied ferme

Alors, que faire pour contes­ter « une déci­sion qui n’a aucune ratio­na­li­té », selon Chris­tophe Fer­ra­ri ? En atten­dant de pou­voir prendre connais­sance de l’or­don­nance, les por­teurs de pro­jet ont déjà les yeux rivés vers la venue, ce jeu­di 26 mars, du ministre de l’In­dus­trie, qui par­ti­ci­pe­ra à une table ronde sur la situa­tion indus­trielle, à l’in­vi­ta­tion de l’UD CGT Isère. Quatre mois après avoir affir­mé, sur place, que « toutes les pla­nètes [étaient] ali­gnées » pour Exa­lia, Sébas­tien Mar­tin sera atten­du de pied ferme.

« On ne peut pas conti­nuer, dans ce pays, à accep­ter que tout le monde se relève les manches et trouve des solu­tions, pour qu’au final, elles ne puissent pas abou­tir. Ce n’est pas pos­sible », s’in­surge le pré­sident de la Métro­pole. Lequel se dit « téta­ni­sé par une déci­sion hors-sol, qui ne tient pas compte de l’in­té­rêt public ».

« J’ai l’impression que l’État ne veut plus de chimie en France »

Du côté des anciens sala­riés de Ven­co­rex pré­sents ce mer­cre­di sur le site, le désar­roi est par­ta­gé. Beau­coup, par­mi eux, comp­taient en effet rejoindre Exa­lia, à l’i­mage d’Anne-Marie, « trente ans de Ven­co­rex » au comp­teur. « J’ai fait dix ans de méca­nique, après, j’ai fini au bureau de tra­fic route. Et j’ai été la pre­mière femme pom­pier dans l’u­sine », raconte celle qui n’a jamais vrai­ment fait le deuil de l’en­tre­prise. « J’ai envie d’y retour­ner. J’ha­bite à 200 mètres de l’u­sine, je la vois tous les jours, je regarde les camions, je me demande quels pro­duits ils trans­portent. Pen­dant des mois, je ne dor­mais plus, je rêvais de l’u­sine. »

Plu­sieurs anciens de Ven­co­rex pos­tu­lant pour Exa­lia étaient pré­sents sur le site, mer­cre­di 25 mars.

Depuis quelques mois pour­tant, en voyant le pro­jet Exa­lia fran­chir les étapes les unes après les autres, Anne-Marie avait « retrou­vé l’es­poir. J’é­tais per­sua­dée que c’é­tait bon, que ça allait se remon­ter. » Elle comme ses ex-col­lègues sont « sous le choc » aujourd’­hui. « On était tel­le­ment sûrs que ça allait être accep­té. On a tout : les finances, le savoir-faire… Pour­quoi ils refusent ? », s’in­ter­roge la sala­riée, qui veut « une réponse solide ». Et a son idée sur la ques­tion : « J’ai l’im­pres­sion que l’É­tat ne veut plus de chi­mie en France. »

« Ce pro­jet sera soit le sym­bole de la réin­dus­tria­li­sa­tion pos­sible, soit le sym­bole qu’il faut arrê­ter et faire autre chose dans ce pays. »

Dans cette période où l’in­dus­tria­li­sa­tion et la sou­ve­rai­ne­té sont dans toutes les bouches, le des­tin final d’Exa­lia et de la pla­te­forme chi­mique sera lourd de consé­quences, affirme Oli­vier Six. Pour l’in­dus­triel, « ce pro­jet sera soit le sym­bole de la réin­dus­tria­li­sa­tion pos­sible, soit le sym­bole qu’il faut arrê­ter et qu’il faut faire autre chose dans ce pays ».

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