Plateforme chimique de Pont-de-Claix. Le projet de reprise Exalia rejeté par la justice
Par Manuel Pavard
/

La scène a des airs de déjà-vu. Comme le 10 avril et le 7 juillet 2025, Séverine Dejoux, ex-déléguée CGT de Vencorex, Olivier Six, PDG de CIC Orio, et Christophe Ferrari, président de la Métropole de Grenoble, font face aux journalistes, devant l’entrée de la plateforme chimique de Pont-de-Claix. La première fois, le trio déplorait la décision du tribunal de commerce entérinant la cession de l’entreprise à BorsodChem, filiale du groupe chinois Wanhua. La seconde, l’abattement avait laissé place à l’espoir représenté par le projet Exalia visant à relancer l’activité du site. Même lieu et mêmes personnes ce mercredi 25 mars, mais une curieuse sensation de retour à la case départ.

Le trois porteurs de projet et les anciens salariés de Vencorex qui les entourent sont encore sous le choc, ce mercredi midi, du coup de massue reçu en fin de matinée. Le tribunal des activités économiques (ex-tribunal de commerce) de Lyon vient enfin en effet de rendre sa décision sur le dossier Exalia, attendue initialement en janvier dernier et plusieurs fois repoussée. « À notre immense surprise, on a appris ce matin que notre offre n’était pas retenue, qu’ils [NDLR : les juges] avaient cédé une partie des terrains pour les offres de Suez et de PDC Chemical et qu’ils avaient attribué la totalité de la ferraille de la plateforme à un ferrailleur, tuant ainsi le projet Exalia », indique Olivier Six, profondément « écœuré ».
Un projet « solide », une décision « totalement incompréhensible »
L’industriel comme ses deux partenaires dénoncent « une décision totalement incompréhensible ». De fait, le projet, qui ambitionnait de relancer la production de chlore, de soude et de sel, en s’appuyant notamment sur la mine d’Hauterives (Drôme), semblait « extrêmement solide », insistent-ils. Exalia avait d’ailleurs reçu le soutien du ministre de l’Industrie Sébastien Martin, en visite sur la plateforme chimique en novembre dernier. « On a 80 millions d’euros de financement ; les financeurs attendaient uniquement cette décision », souligne Olivier Six, qui évoque également l’engagement de plusieurs collectivités, à commencer par la Métropole, ainsi que les promesses de financement de la BPI ou de la Banque des territoires.

« On a aussi des dizaines de lettres d’intention de clients parce qu’on voulait produire — ou on va produire — ici des produits stratégiques pour le traitement de l’eau, pour l’industrie, pour l’agro-alimentaire », détaille le dirigeant de CIC Orio. Des produits qui, en outre, « ne sont plus fabriqués ici et sont importés », ajoute-t-il, citant l’exemple de la soude, qui provient à 20 % des pays du Golfe. C’est donc un vrai « projet de souveraineté ».
Pour les promoteurs d’Exalia, tout était ainsi réuni pour faire revivre la plateforme, un an après la liquidation judiciaire de Vencorex : une équipe motivée, des financements, l’appui de grands bureaux d’ingénierie, des « installations décarbonées », avec la mine de sel d’Hauterives et un saumoduc de 82 km la reliant à Pont-de-Claix, une électrolyse « qui a coûté cent millions d’euros, financée par la collectivité », les compétences des anciens salariés de Vencorex, des créations d’emplois — environ 250 dans les deux ans à venir et plus d’un millier d’ici cinq ans…
« Sans le projet Exalia, cette plateforme risque de mourir plus vite que prévu »
Si les motivations de la décision du tribunal de commerce ne sont pas encore connues à ce stade, au vu des atouts précités, « l’incompréhension est totale », répètent à tour de rôle les porteurs de projet. « Aujourd’hui, on demande aux plus hautes sphères de l’État, au ministre de l’Industrie qui vient demain [NDLR : Sébastien Martin sera jeudi 26 mars à Pont-de-Claix, aux côtés de Sophie Binet, pour les « Assises du made in France », organisées par la CGT], au Premier ministre et au président de la République de regarder ce dossier et de voir pourquoi on en est là », lance Olivier Six.

Sans présumer de l’argumentaire des juges, tous s’étonnent néanmoins des premières informations parvenues. « Cette offre du ferrailleur, c’est la possibilité d’être là, sur la plateforme, pendant trois ans pour démanteler tout le métal, afin de l’utiliser et le revendre, explique Séverine Dejoux. Cela revient à laisser en l’état une friche industrielle puisque dans trois ans, on sera au même niveau… sauf qu’il n’y aura plus de métal. Mais on aura des ateliers complètement désaffectés, une plateforme avec sa pollution historique, donc rien de possible à faire. »
Seul le procureur peut effectuer un recours
Soit l’exact opposé d’un véritable « projet industriel » comme Exalia, qui devait permettre par ailleurs d’accueillir de nouvelles entreprises sur la plateforme, tout en bénéficiant à celles déjà présentes, comme Suez ou Seqens. « Aujourd’hui, on est encore plus inquiets qu’avant car sans le projet Exalia, cette plateforme risque de mourir plus vite que prévu », s’alarme la syndicaliste CGT. Choisir le ferrailleur signifie, selon elle, « qu’on préfère démanteler plutôt que se dire qu’il y a une chance que se projet aboutisse ».
Assommés, les porteurs de projet promettent cependant de continuer la bataille. « On épuisera toutes les voies de recours possibles car on n’arrive pas à se résoudre à se dire que c’est fini pour cette plateforme et qu’on abandonne l’industrie à Pont-de-Claix », assure Séverine Dejoux. Des options toutefois assez limitées, seul le procureur pouvant effectuer un recours contre ce type de décision du tribunal de commerce.
Le ministre de l’Industrie attendu de pied ferme
Alors, que faire pour contester « une décision qui n’a aucune rationalité », selon Christophe Ferrari ? En attendant de pouvoir prendre connaissance de l’ordonnance, les porteurs de projet ont déjà les yeux rivés vers la venue, ce jeudi 26 mars, du ministre de l’Industrie, qui participera à une table ronde sur la situation industrielle, à l’invitation de l’UD CGT Isère. Quatre mois après avoir affirmé, sur place, que « toutes les planètes [étaient] alignées » pour Exalia, Sébastien Martin sera attendu de pied ferme.
« On ne peut pas continuer, dans ce pays, à accepter que tout le monde se relève les manches et trouve des solutions, pour qu’au final, elles ne puissent pas aboutir. Ce n’est pas possible », s’insurge le président de la Métropole. Lequel se dit « tétanisé par une décision hors-sol, qui ne tient pas compte de l’intérêt public ».
« J’ai l’impression que l’État ne veut plus de chimie en France »
Du côté des anciens salariés de Vencorex présents ce mercredi sur le site, le désarroi est partagé. Beaucoup, parmi eux, comptaient en effet rejoindre Exalia, à l’image d’Anne-Marie, « trente ans de Vencorex » au compteur. « J’ai fait dix ans de mécanique, après, j’ai fini au bureau de trafic route. Et j’ai été la première femme pompier dans l’usine », raconte celle qui n’a jamais vraiment fait le deuil de l’entreprise. « J’ai envie d’y retourner. J’habite à 200 mètres de l’usine, je la vois tous les jours, je regarde les camions, je me demande quels produits ils transportent. Pendant des mois, je ne dormais plus, je rêvais de l’usine. »

Depuis quelques mois pourtant, en voyant le projet Exalia franchir les étapes les unes après les autres, Anne-Marie avait « retrouvé l’espoir. J’étais persuadée que c’était bon, que ça allait se remonter. » Elle comme ses ex-collègues sont « sous le choc » aujourd’hui. « On était tellement sûrs que ça allait être accepté. On a tout : les finances, le savoir-faire… Pourquoi ils refusent ? », s’interroge la salariée, qui veut « une réponse solide ». Et a son idée sur la question : « J’ai l’impression que l’État ne veut plus de chimie en France. »
« Ce projet sera soit le symbole de la réindustrialisation possible, soit le symbole qu’il faut arrêter et faire autre chose dans ce pays. »
Dans cette période où l’industrialisation et la souveraineté sont dans toutes les bouches, le destin final d’Exalia et de la plateforme chimique sera lourd de conséquences, affirme Olivier Six. Pour l’industriel, « ce projet sera soit le symbole de la réindustrialisation possible, soit le symbole qu’il faut arrêter et qu’il faut faire autre chose dans ce pays ».


