Grenoble. Akram Belkaïd, rédacteur en chef du Monde diplo, décrypte le Moyen-Orient

Par Maryvonne Mathéoud

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Akram Belkaïd, rédacteur en chef du Monde diplomatique, à la tribune, entre Nedjma Bendiab, présidente d'Algérie au cœur, et Yves Sabourdy, responsable des Amis du Monde diplomatique. © Mariano Bona
Génocide à Gaza, attaques contre les minorités en Syrie, agressions envers les Kurdes, répression de la population en Iran... La situation est désastreuse pour les peuples du Moyen-Orient. Respecter les droits humains fondamentaux et reconnaître le droit à l’autodétermination des peuples, une utopie dépassée ou une issue pour la paix dans la région ? Le droit international, mis à mal par les grandes puissances, vaut-il la peine d’être défendu ? Des questions qu'a évoquées Akram Belkaïd, rédacteur en chef du Monde diplomatique, invité à la Maison du tourisme de Grenoble, samedi 31 janvier, par plusieurs organisations.

Cette confé­rence-débat avec Akram Bel­kaïd était orga­ni­sée par le Col­lec­tif 17 octobre 1961 — qui regroupe Algé­rie au cœur, Amal, Asso­cia­tion natio­nale des pieds-noirs pro­gres­sistes et leurs amis (ANPNPA), Asso­cia­tion de soli­da­ri­té des Algé­riens de l’Isère (ASALI), Coup de soleil en Auvergne Rhône-Alpes, Comi­té de sou­tien aux réfu­giés algé­riens (CSRA), la Libre Pen­sée, le Mou­ve­ment de la paix — et les Amis du Monde diplo­ma­tique, l’Association France Pales­tine soli­da­ri­té (AFPS), l’As­so­cia­tion isé­roise des ami-es des Kurdes (AIAK), la Ligue des droits de l’Homme (LDH), la Ligue de défense des droits de l’Homme en Iran (LDDHI), Nil 38 (Égypte), l’U­nion juive fran­çaise pour la paix (UJFP).

Plus de 170 per­sonnes ont pris place à la Mai­son du tou­risme pour écou­ter et échan­ger avec Akram Bel­kaïd. © Maria­no Bona

S’ex­pri­mant devant une salle comble, avec plus de 170 per­sonnes pré­sentes, Akram Bel­kaïd expose la situa­tion dans le monde d’aujourd’hui. « Nous avons l’im­pres­sion que nous sommes ins­crits dans ce qu’on pour­rait appe­ler une marche, vers la guerre ; mais cette guerre est là, explique-t-il. Elle est en Europe, avec l’in­va­sion de l’U­kraine par la Rus­sie. Elle est aus­si, dans ce qui se passe à Gaza, de manière, impi­toyable depuis le 7 octobre 2023, voire même avant. Elle menace sur d’autres fronts. On est effec­ti­ve­ment dans une situa­tion assez déses­pé­rante au point de vue de tous ceux qui se réclament du paci­fisme, de l’é­ga­li­té entre les nations, de l’é­ga­li­té entre les peuples… »

« Il n’existe pas aujourd’­hui, dans le monde arabe, de peuples dont les droits sont res­pec­tés. »

Le rédac­teur en chef du Monde diplo­ma­tique pour­suit : « Il y a à peu près une quin­zaine d’an­nées, il y avait énor­mé­ment de débats. On se deman­dait si le monde arabe allait entrer dans la démo­cra­tie. Et à l’é­poque, j’es­sayais d’a­me­ner la dis­cus­sion, non pas autour de cette notion de démo­cra­tie, qui est deve­nu un mot-valise, mais sur le droit.  Les peuples, quels qu’ils soient, ont droit au droit. Le pre­mier d’entre eux, c’est celui de l’au­to­dé­ter­mi­na­tion. Si aujourd’­hui, nous vivons des situa­tions com­pli­quées, c’est parce que ces droits ont été bafoués de manière constante à par­tir du XVIIIe siècle. La situa­tion résulte du déni de droits à l’é­gard de cer­tains peuples.

Selon lui, « le grand drame du monde arabe, c’est la rup­ture entre les peuples et leurs diri­geants. Il n’existe pas aujourd’­hui, dans le monde arabe, de peuples dont les droits sont res­pec­tés. On lui concède quelques droits, mais en tout cas, celui de dis­po­ser, de déci­der de la manière dont il devrait être diri­gé, de la manière dont les affaires publiques devraient être menées, ce droit n’existe pas. »

« C’est l’avenir du Rojava qui est menacé »

Et Akram Bel­kaïd de déve­lop­per : « Si on rentre dans le détail, on se rend compte que, par exemple, le peuple kurde est le plus grand peuple du monde sans pays. Dès la fin de l’Em­pire otto­man, le refus d’en­tendre les reven­di­ca­tions iden­ti­taires de ce peuple, d’en­tendre sa volon­té de dis­po­ser de son propre État et d’en­tendre sa demande du droit à l’au­to­dé­ter­mi­na­tion a été occul­té. » Pour le jour­na­liste, « nous avons aujourd’­hui une situa­tion qui est figée ». Car « les reven­di­ca­tions des Kurdes en Tur­quie conti­nuent à être niées, déplore-t-il. Ça vaut pour les mou­ve­ments kurdes, mais aus­si pour des mou­ve­ments de gauche, en Tur­quie, qu’on accuse de défai­tisme et de vendre la nation parce qu’ils relaient une par­tie ou la tota­li­té des reven­di­ca­tions des popu­la­tions kurdes qui sou­haitent que leurs droits cultu­rels, iden­ti­taires, mais aus­si poli­tiques, soient res­pec­tés. Il y a des popu­la­tions kurdes qui existent aus­si en Irak, en Iran et aus­si en Syrie. »

Assia Dib pro­po­sait une sélec­tion de livres à la vente. © Maria­no Bona

Et aujourd’­hui, on voit bien que cet équi­libre est pré­caire et en dan­ger. La situa­tion géo­po­li­tique a chan­gé, puisque le nou­veau maître à Damas — dont le pou­voir est direc­te­ment héri­té de ce qu’on a appe­lé le dji­ha­disme sun­nite — n’a visi­ble­ment aucune inten­tion de chan­ger la donne en termes de res­pect des droits. C’est-à-dire qu’on passe d’une dic­ta­ture à une autre de manière pro­gres­sive. « C’est l’a­ve­nir de ce qu’on a appe­lé le Roja­va, avec une expé­rience poli­tique qui consis­tait à mettre le droit des popu­la­tions au cœur d’un pro­jet glo­bal, qui est mena­cé », s’a­larme-t-il.

Pour les Palestiniens, « une question de survie »

L’autre peuple qui est confron­té à « un déni d’exis­tence » est le peuple pales­ti­nien. C’est un géno­cide qui s’est mis en marche de manière déli­bé­rée à par­tir du 7 octobre 2023, en réac­tion aux attaques ter­ro­ristes du Hamas qui visaient des civils. La réponse à ces attaques est hor­ri­ble­ment déme­su­rée.

Aujourd’­hui, on n’est même plus à par­ler de l’au­to­dé­ter­mi­na­tion du peuple pales­ti­nien, « c’est une ques­tion de sur­vie qui se pose », affirme Akram Bel­kaïd. « La situa­tion actuelle est catas­tro­phique, assène-t-il. Il y a un pseu­do ces­sez-le-feu, cepen­dant tous les jours, des Pales­ti­niens meurent, se font bom­bar­der. » La super­fi­cie de Gaza a été divi­sée aux deux tiers, puisque les Israé­liens inter­disent le fran­chis­se­ment de cette fameuse ligne jaune qu’ils ont mise en place. Tout en tirant sur tout ce qui s’ap­proche de cette ligne.

On parle beau­coup de Gaza, mais un peu moins de la Cis­jor­da­nie. Pour­tant, « ce qui se passe en Cis­jor­da­nie est com­pa­rable, sou­ligne l’o­ra­teur. Des mini pogroms sont menés par les colons à l’é­gard de vil­lages pales­ti­niens iso­lés, que ce soit des vil­lages ruraux ou des cam­pe­ments de Bédouins. » D’où une situa­tion com­plète et totale de « néga­tion des droits pales­ti­niens, avec la com­pli­ci­té active ou pas­sive de la qua­si-tota­li­té de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale ».

Depuis le 7 octobre, excep­tion faite des injonc­tions de quelques orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales et des man­dats d’ar­rêt émis contre deux diri­geants israé­liens, dont le Pre­mier ministre Ben­ja­min Neta­nya­hou, il n’y a eu aucune sanc­tion à l’en­contre d’Is­raël ou de tout diri­geant israé­lien.

Le droit international « mérite d’être défendu »

« Para­doxa­le­ment après un tel des­crip­tif catas­tro­phique, on pour­rait pen­ser que le droit est fini. On le voit d’ailleurs, on le lit : le droit inter­na­tio­nal est mort, c’est un droit à deux vitesses, etc. mais il mérite tout de même d’être défen­du », estime Akram Bel­kaïd. Certes, ajoute-t-il, « le Conseil de sécu­ri­té est une orga­ni­sa­tion cen­si­taire, où cer­tains ont le moyen de mettre des veto sur des choses qui ne leur plaisent pas. Néan­moins, c’est tout ce qu’on a encore aujourd’­hui au niveau de la régu­la­tion des affaires de ce monde. Il est nor­mal de cri­ti­quer les man­que­ments, les fai­blesses des Nations unies, qui n’ar­rivent pas à faire res­pec­ter l’ordre, ne serait-ce que parce que les États-Unis, par exemple, n’en font qu’à leur tête. »

Le rédac­teur en chef du Monde diplo rap­pelle ain­si le récent entre­tien accor­dé par Donald Trump au New York Times : « On lui a deman­dé quelle était la limite qui s’im­po­sait en matière légale. Et il avait dit : ‘moi, je n’ai pas de limite légale, il n’y a que mon juge­ment qui compte’. C’est-à-dire qu’il fait abs­trac­tion des règles qui devraient être res­pec­tées par lui-même et par son pays. Tout ça pour dire que le droit est une néces­si­té. »

Pour le jour­na­liste algé­rien, Il faut donc « uti­li­ser tous les canaux pos­sibles et inima­gi­nables pour que jus­tice et droit soient faits ». Et de citer « l’ac­tion de l’A­frique du Sud — pre­mier pays à réagir par rap­port à ce qui se pas­sait à Gaza — [qui] s’ins­crit dans cette démarche ».

Un public venu en nombre et par­ti­cu­liè­re­ment atten­tif. © Maria­no Bona

Alors, que faire ? Akram Bel­kaïd le recon­naît, la ques­tion lui est sou­vent posée, en par­ti­cu­lier dans les réunions publiques consa­crées à la Pales­tine. « Les col­lec­tifs sont là pour mener des actions en jus­tice, répond-il. Il y a l’in­ter­pel­la­tion directe et immé­diate des élus. On peut ren­voyer aux diri­geants leurs contra­dic­tions et leurs man­que­ments à ce pour­quoi ils ont été élus, à leur man­dat, à leur posi­tion de repré­sen­tant de la popu­la­tion. » Une riche et com­plète inter­ven­tion, par­faite intro­duc­tion au débat qui a sui­vi au sein du public.

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