Grenoble. Le militant Jo Morlighem face aux juges : le procès du « soutien à la Palestine »
Par Edouard Schoene
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L’affiche incriminée présente deux photos l’une en dessous de l’autre, recouvrant les affiches de campagne d’Hervé Gerbi, tête de la liste « Nous Grenoble » aux élections municipales. La première montre l’avocat et ancien président du Crif Grenoble-Dauphiné, en visite en Israël en octobre 2023, serrant la main à un militaire israélien. La seconde représente, elle, la poignée de main historique entre Pétain et Hitler, à Montoire, en 1940. Le titre inscrit par Jo Morlighem ? « Il y a des poignées de main qui ne s’oublient pas. »
D’entrée, le climat est lourd, ce jeudi 29 janvier, dans la salle d’audience où peu de personnes ont pu prendre place. Présidente du jury et procureur sont assez offensifs et cassants vis-à-vis du prévenu. Des faits totalement étrangers à l’affaire pour laquelle Jo Morlighem a été gardé à vue puis disculpé ont été évoqués. Or, ces faits sont antisémites, graves et agressifs tandis que le prévenu se présente comme un militant de la première heure, enseignant d’histoire-géographie qui a défendu la cause antiraciste et toujours combattu l’antisémitisme, emmenant ses élèves aux camps de Drancy ou d’Auschwitz.
Une peine de 2000 euros d’amende avec sursis requise
Très vite, le procureur tente, par une série de questions, de faire dire au prévenu qu’Hervé Gerbi serait visé par ces affiches en sa qualité d’ex-président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). Jo Morlighem explique qu’il a voulu au contraire dénoncer, dès le début de la campagne électorale, le candidat de droite dont le positionnement favorable aux autorités d’extrême droite israéliennes devait être connu des électeurs. Il conteste avec force avoir ciblé la confession religieuse de ce dernier, à savoir sa judéité.
Dans son accusation, Me Denis Dreyfus, avocat d’Hervé Gerbi, cite de manière totalement provocatrice le procès intenté à Jean-Marie Le Pen par l’ancien ministre Michel Durafour en 1988. Ce, pour tenter de placer l’affaire sur le terrain de l’antisémitisme. Il veut en outre qualifier l’affichage d’opération de diffamation de son client.
Me Dreyfus s’efforce par ailleurs de justifier la poignée de main d’octobre 2023, indiquant que les massacres de Gaza n’avaient pas encore eu lieu à cette date. L’avocat ajoute qu’Hervé Gerbi venait alors apporter son soutien aux Israéliens meurtris par les événements sanglants du 7 octobre.
Vient ensuite le réquisitoire du procureur qui réclame une condamnation ferme, requérant une peine de 2000 euros d’amende avec sursis à l’encontre de l’enseignant. Dans ses propos, le magistrat assure toutefois entendre l’émotion dans la salle, conséquence notamment des terribles massacres survenus à Gaza entre 2023 et 2026.
« Va-t-on accepter que la critique de l’État d’Israël puisse être une faute pénale ? »
Curieusement, aucun intervenant n’a souligné que la poignée de main entre Pétain et Hitler était antérieure à l’extermination des 6 millions de Juifs, tout comme la photo d’Hervé Gerbi et du soldat de Tsahal était antérieure aux faits qualifiés de génocide par la justice internationale.
Pour Me Eymen Kefi, avocat de Jo Morlighem, ce procès « éminemment politique » est bien celui de la lutte de solidarité avec la cause palestinienne. « Ce que M. Morlighem dénonce ne peut être un motif de condamnation, affirme-t-il. Mon client ne s’est jamais attaqué à M. Gerbi avant les élections municipales. Ce n’est donc pas M. Gerbi, ex-président du Crif, qui est dénoncé. Il n’y a aucun caractère raciste dans les faits reprochés à M. Morlighem. »
De fait, le parallèle entre les deux photos n’assimile la tête de liste de « Nous Grenoble » à personne. Il s’agit simplement d’un débat de campagne mettant en avant la responsabilité que peut avoir un candidat dans ses prises de position. Autrement dit, « on est responsable des ses poignées de main ».
Dans les dernières paroles accordées au prévenu, celui-ci se défend. « Bien évidemment non, je n’ai pas assimilé M. Gerbi à M. Pétain, assure Jo Morlighem. Va-t-on accepter que la critique de l’État d’Israël puisse être une faute pénale ? C’est maintenant qu’il faut, dans l’espace démocratique, pouvoir dénoncer l’État d’Israël. »
Décision le 27 février
L’enseignant de 59 ans s’adresse ensuite successivement à ses contradicteurs. À Me Dreyfus, il souligne que « même athée, donc peu expert en foi, [il] sait déceler la mauvaise foi quand elle est si manifeste ». Au procureur, il rétorque, ironique, que « s’il avait été [son] élève, il aurait eu très de mauvaises notes au vu de sa méconnaissance historique abyssale du conflit israélo-palestinien depuis 1948 ». Enfin, le prévenu prend à partie à la fois l’avocat et le procureur : « Pensez-vous Théo Klein, qui fut président du Crif, fut antisémite en dénonçant déjà la dérive du Crif à devenir l’ambassade d’Israel ? »
À l’issue de l’audience, Jo Morlighem est interrogé par Le Travailleur alpin. Question : « Est-ce que ce procès vous a fait peur dans votre engagement ? » Réponse du militant : « Non, car résonne toujours en moi ‘ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre prend ta place’. J’ai la détermination, dans la campagne municipale, de rappeler aux Grenoblois les soutiens de tout candidat au pouvoir actuel en place en Israël. »
Le tribunal correctionnel a placé son jugement en délibéré au 27 février prochain.


