Aujourd’hui, rentrée universitaire rime avec distribution alimentaire
Par Manuel Pavard
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La précarité étudiante s'amplifie chaque année dans l'hexagone. Une situation à laquelle n'échappe pas l'université Grenoble Alpes (UGA) en cette rentrée 2024. Illustration lors de la distribution alimentaire organisée le 12 septembre par Génération précarité, avec d'impressionnantes files d'attente.

La scène est saisissante. Sur le parvis de l’Institut de formation des professionnels de santé (IFPS), une file quasi-ininterrompue d’étudiants s’allonge. Ce jeudi 12 septembre, le collectif Génération précarité organise sa deuxième distribution alimentaire de la rentrée sur le campus de l’UGA, à Saint-Martin‑d’Hères, sous les yeux de la députée NFP de l’Isère Cyrielle Chatelain. « On a vu une très forte augmentation par rapport aux autres années », confirme Camille Pagiras, nouvelle présidente de l’Union étudiante de Grenoble (UEG), composante du collectif.
La première distribution, le samedi précédent – deux jours avant la reprise des cours dans la plupart des filières –, a déjà accueilli « plus de 350 étudiants. On a dû en refuser une trentaine », souligne la militante syndicale, qui évoque une affluence habituellement plus proche des deux cents. Naturellement choquée, celle-ci n’est pourtant pas surprise.
De fait, en janvier 2024, une enquête nationale révélait qu’un étudiant sur cinq ne mange pas à sa faim. Or, la situation s’est « aggravée », constate Camille Pagiras. Laquelle cite l’inflation, les 3 % de hausse des frais d’inscription (+115 euros depuis 2017, pour atteindre en moyenne 332 euros en 2024 et même « 3 000 à 5 000 euros pour les étudiants étrangers ») ou encore les 3,5 % d’augmentation des loyers Crous, « soit 13 euros supplémentaires en moyenne à Grenoble ». Ainsi, à l’UGA, « la rentrée coûte 12,7 % de plus que l’année dernière ».
Parmi les étudiants patientant pour récupérer pâtes, conserves de légumes, lait ou lessive, beaucoup narrent des histoires similaires. « Même avec les bourses, on a du mal à se nourrir et à tenir les fins de mois », déplore Yannis, Ardéchois en L1 sciences humaines appliquées. Logé en résidence Crous, il a « entre 100 et 120 euros par mois pour vivre ou plutôt survivre ».
Ce budget comprend théoriquement la nourriture mais aussi les loisirs, forcément limités, voire inexistants. « Je vais sûrement devoir me trouver un travail à côté », confie Yannis. « Un risque » pour ses études, estime-t-il, regrettant « l’inégalité des chances » entre les étudiants salariés et « ceux qui auront plus de temps pour réviser et préparer les partiels ».
« Mes parents ont déménagé et changé de travail pour nos études »
Militant à l’UEG et Génération précarité, Noé est, lui, bénévole et bénéficiaire. Étudiant en L2 sciences de l’éducation, il entame sa troisième année à l’université. Pendant deux ans, ses parents « habitaient loin de Grenoble, en campagne ». Noé occupait ainsi un logement dans le parc privé – faute de place au Crous – pour un loyer mensuel de 350 euros. Mais depuis cette rentrée, changement radical pour lui… et sa famille.
« Comme mon frère rentre aussi à l’université, c’était plus simple qu’on ait tous un logement commun. Mes parents ont été obligés de déménager à Grenoble et changer de travail pour nos études », raconte l’étudiant. Édifiant mais tristement logique, explique-t-il : « Ils ont des revenus juste au-dessus des barèmes pour avoir accès aux bourses et repas à un euro, donc impossible pour eux de nous payer un logement à tous les deux. »
Noé vient par ailleurs de débuter un contrat d’assistant d’éducation à mi-temps, dans un collège. Pénalisant ? Sa première semaine de cours lui a déjà donné un bref aperçu. « Ça me fait assez peur », avoue-t-il. « Je vois bien que j’aurai beaucoup moins de temps que certains de mes camarades. Pendant mes 18 heures passées au collège, eux pourront réviser. »
Aucun n’est réellement surpris par cette énorme file d’attente. « Beaucoup d’étudiants en ont besoin. Beaucoup sont précaires, sautent un repas par jour, travaillent à côté… Donc oui, je m’attendais à voir autant de monde », reconnaît Yannis. Idem pour Noé : « On s’y habitue. Quand on parle entre nous, on s’aperçoit que c’est la galère pour de plus en plus de gens. Mes parents n’ont pas de gros revenus mais au lycée, ça allait. Je ne m’attendais pas à me retrouver dans cette situation à la fac. »
L’UEG voit d’ailleurs défiler quotidiennement sur son stand un nombre croissant d’étudiants, pour des motifs multiples : retard de bourses, personnes à la rue, étudiants étrangers « privés de titre de séjour suite aux dysfonctionnements de la préfecture »… Le syndicat revendique la gratuité de l’inscription à l’université, la création de 500 000 logements Crous, l’instauration d’un revenu d’autonomie ou « le retour du repas à un euro pour tous les étudiants, y compris non-boursiers » (contre 3,30 euros au restaurant universitaire aujourd’hui). « Même si nourrir les étudiants coûte cher à l’État, c’est aussi un investissement pour le futur », conclut Camille Pagiras.

Février 2023, avec leurs revendications, les étudiants contre les retraites Macron.
Précarité étudiante, des solutions existent
Création de logements Crous, repas à un euro, revenu d’autonomie… L’Union étudiante de Grenoble avance ses revendications.
Coût de la rentrée en hausse de 12,7 %, loyers Crous augmentant de 13 euros en moyenne, distributions alimentaires prises d’assaut… Cette année encore, à l’UGA, la rentrée rime avec précarité. Pourtant, ce n’est pas une fatalité, selon l’Union étudiante de Grenoble (UEG).
Parmi ses revendications, « la construction de 500 000 logements Crous à 250 euros par mois post-APL, pour qu’y soit logé un quart des étudiants », indique Camille Pagiras, qui succède à Robinson Rossi à la tête du syndicat. Vraie nécessité alors qu’un étudiant sur deux est en situation de mal-logement.
Promesse jamais tenue
La demande est bien supérieure aux 35 000 nouveaux logements en trois ans annoncés par le précédent gouvernement d’Élisabeth Borne, en novembre 2023, ou aux 60 000 évoqués par le candidat Macron en 2017, promesse jamais tenue.
L’UEG revendique aussi « le repas à un euro pour tous les étudiants ». Mesure appliquée pendant le Covid mais « réservée aux boursiers depuis 2021 », précise Camille Pagiras. « Pour un étudiant qui se nourrit au Crous, c’est 550 euros en plus par an et un repas à 3,30 euros : impossible deux fois par jour. »
Le syndicat réclame par ailleurs la gratuité de l’inscription à l’université. Ainsi que l’instauration d’un revenu d’autonomie pour les jeunes en formation, à hauteur du seuil de pauvreté, soit 1216 euros par mois actuellement.

Étudiants étrangers
L’UEG alerte sur la situation de nombreux étudiants étrangers (parmi les 10 000 de l’UGA) privés de titre de séjour, en raison de délais d’instruction trop longs à la préfecture. « Des étudiants qui n’ont pas pu faire leur stage, qui doivent redoubler suite à ça et qui n’ont plus d’argent pour payer leurs frais d’inscription », détaille Camille Pagiras. « On a des doctorants qui ne peuvent plus continuer leurs recherches, des étudiants en alternance qui n’ont plus d’employeur », dénonce la députée NFP Cyrielle Chatelain, qui a interpellé la préfecture avec le sénateur Guillaume Gontard.
Bienvenue aux étudiants
Lancé à la rentrée 2023, le dispositif métropolitain « Bienvenue aux étudiants Grenoble Alpes », offre aux nouveaux étudiants découvrant Grenoble des places pour des évènements sportifs (GF38, FCG, BDL) et culturels (MC2, Hexagone…), des visites guidées, des sorties en montagne… Inscription sur https://lc.cx/4UrFr3
62000
étudiants
C’est le nombre d’étudiants (180 nationalités différentes) accueillis sur le territoire grenoblois, dont 57 000 à l’université Grenoble Alpes.
Des élus PCF aux manettes
Changement de délégations à la métropole. Jacqueline Madrennes (groupe CCC) est depuis fin septembre conseillère déléguée à la vie étudiante, tandis que Pierre Labriet, également élu communiste et CCC, est désormais conseiller délégué en charge de la commande publique et de l’investissement dans l’enseignement supérieur et la recherche.
26
millions
c’est le montant (en euros) de la participation de la Métropole au Contrat de plan État-Région, afin de soutenir 17 opérations dans l’enseignement supérieur, comme la construction de laboratoires et de résidences universitaires ou l’isolation de bâtiments.
Neyrpic
Un tiers-lieu étudiant va être inauguré à Neyrpic, à Saint-Martin‑d’Hères. Porté par l’Afev, il doit ouvrir d’ici la fin 2024.

Rose – à gauche – et Zoé, étudiantes en première année, partagent un appartement en colocation.
Le casse-tête du budget pour Rose et Zoé, en première année de fac
Rose et Zoé sont étudiantes en première année de licence. Pour elles, un nouveau monde avec ses nouvelles règles et habitudes, de la recherche de logement à la difficile gestion du budget, en passant par l’apprentissage du travail en autonomie.
La première est en L1 sciences humaines appliquées, la seconde en L1 langues étrangères appliquées (LEA). Rose, militante à l’Union des étudiants communistes (UEC), et Zoé, 18 ans chacune, connaissent leur première rentrée étudiante à l’UGA. Élèves au lycée Stendhal auparavant, les deux amies ont d’abord dû dénicher un logement, le domicile familial étant un peu éloigné du campus – notamment pour Rose, originaire du Trièves, à une heure de route.
Boursière, Rose pensait bénéficier d’une place en cité U. « J’ai fait quatre demandes sur le site mais je n’ai pas eu de chambre universitaire. Pourtant, mon frère aîné a fait ses études ici, il y a sept ans, et il a eu une chambre les trois années », s’étonne-t-elle. Rose a donc pris un appartement en colocation avec Zoé : un T3 à Grenoble, pour un loyer mensuel de 655 euros.
« Zoé a commencé les recherches assez tôt donc ça s’est plutôt bien passé. Le difficile, c’était de trouver un appart’ pas trop cher niveau consommation, classé A, B ou C », souligne Rose. Toutes deux s’estiment chanceuses, par rapport aux nombreux étudiants se retrouvant dans des passoires énergétiques, voire sans toit. Elles évoquent un ami qui « n’est tombé que sur des arnaques » ou une autre « qui a trouvé la semaine de la rentrée ».
« Pour l’instant, je ne peux pas payer mon loyer »
Sans être les plus mal loties, elles ont toutefois un budget très serré. Zoé, par exemple, n’est pas boursière, les revenus de ses parents dépassant légèrement le seuil, sans suffire pour autant à lui payer tous ses frais. Et ses 90 euros d’APL ne mènent pas loin. « J’avais deux jobs en début d’année mais j’ai dû en arrêter un, car mon emploi du temps était incompatible. Pour l’instant, je ne peux pas payer le loyer », déplore-t-elle.
Comment concilier études et emploi salarié ? En quête d’un deuxième travail, Zoé a « postulé dans des supermarchés qui ferment à 22h ». Et elle exerce comme animatrice le mercredi, quand elle n’a « pas beaucoup de cours à la fac », ainsi que le soir ou lors des longues pauses méridiennes. « Mais c’est compliqué, je me sens un peu mise à l’écart quand les copains sortent alors que je vais au travail. »
Dans cette situation, les loisirs passent souvent à la trappe, pour l’une comme pour l’autre. « Mes parents payent le loyer », apprécie Rose, qui vit avec ses 300 euros de bourse par mois, auxquels s’ajouteront 100 euros de bourse au mérite dès novembre. Pas de quoi faire de folies. Heureusement, elle bénéficie des repas à un euro au Crous, contrairement à sa colocataire qui doit payer 3,80 euros. « Je prépare mes repas et le soir, on mange chez nous », explique Zoé.
Quid du rythme et de l’organisation propres à l’université ? « J’ai du mal à me motiver à travailler en autonomie et un peu peur de me noyer », avoue Rose. Zoé, elle, « le [vit] bien. Si j’avais plus d’heures, je n’aurais jamais le temps de travailler. J’ai moins de stress qu’au lycée ».