« Élargir la dynamique du Nouveau Front populaire, notamment avec le mouvement social »

Par Luc Renaud

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Comment travailler à ouvrir la perspective politique de transformation sociale dont le pays a besoin, dans le contexte de la montée de l’extrême droite ? C’est tout l’enjeu de la pérennité et de l’élargissement du Nouveau Front populaire. Jérémie Giono, secrétaire départemental du parti communiste, nous donne son sentiment sur un moment politique particulier.

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Jérémie Giono, secrétaire départemental du PCF.

Une extrême-droite pre­mière en voix dans le pays. Que faire aujourd’hui  ? « Pour­suivre la cam­pagne que nous avons appe­lée ‘‘inté­rêts popu­laires’’ et que nous avions enga­gée dès le début de l’année pour mon­trer ce que défend le Ras­sem­ble­ment natio­nal : les inté­rêts des puis­sants contre ceux des ouvriers, des employés, des pay­sans… », note Jéré­mie Gio­no, secré­taire dépar­te­men­tal du PCF. « Et tra­vailler à déga­ger une pers­pec­tive poli­tique. »

A l’heure où ces lignes sont écrites, le pré­sident de la Répu­blique jouait encore le pour­ris­se­ment, se refu­sant à dési­gner Lucie Cas­tets, pour­tant choi­sie par les groupes majo­ri­taires à l’Assemblée natio­nale pour exer­cer la res­pon­sa­bi­li­té de Pre­mière ministre. Dif­fi­cile d’envisager ici les évo­lu­tions à court terme d’une situa­tion mar­quée par la volon­té macro­niste de ne rien chan­ger alors que tout l’exige.

Ce qui reste assu­ré, c’est que l’avenir passe par le Nou­veau Front popu­laire, syno­nyme d’avenir pour la gauche et le pays. « C’est le rôle his­to­rique du par­ti com­mu­niste, note Jéré­mie Gio­no, construire une union qui per­mette de gagner ; la construire sur des bases suf­fi­sam­ment solides à gauche pour assu­rer la mise en œuvre d’un pro­gramme pro­gres­siste qui réponde aux reven­di­ca­tions. » L’union pour gagner, gagner pour sor­tir les hôpi­taux de la crise, aug­men­ter le pou­voir d’achat, prendre l’argent où il est…

Deux termes de l’équation que tout le monde à gauche ne sou­haite pas conju­guer. « C’est tout le débat qui a lieu depuis tou­jours dans le mou­ve­ment ouvrier et qui prend, dans le contexte actuel, une acui­té nou­velle. » Jéré­mie Gio­no évoque ici la « ten­ta­tion du centre » expri­mée par Raphaël Glücks­man lors de l’élection euro­péenne : la logique du renon­ce­ment cen­sée assu­rer la com­pa­ti­bi­li­té de la gauche avec les cou­rants néo­li­bé­raux. Du grand virage de Fran­çois Mit­ter­rand – qui a entraî­né le départ des ministres com­mu­nistes en 1983 –, à la loi tra­vail de Fran­çois Hol­lande. De dés­illu­sions en colères. Ça ne marche pas.

Les deux faces d’une gauche en échec

A l’inverse, la « ten­ta­tion du tous der­rière la bar­ri­cade », expri­mée par Jean-Luc Mélen­chon. Le cli­vage sur des posi­tions de prin­cipe, sou­vent fon­dées – comme la néces­si­té d’agir contre l’exploitation du tra­vail –, tout en ren­voyant la pers­pec­tive d’une action concrète aux calendes grecques de l’émergence d’une majo­ri­té poli­tique chi­mi­que­ment pure, dans la socié­té et à l’Assemblée natio­nale.

« Deux façon de refu­ser l’union, de saper les bases du Nou­veau Front popu­laire », constate Jéré­mie Gio­no. Les deux faces de la même pièce de l’échec de la gauche.

D’où le débat qui tra­verse la France insou­mise. La rup­ture désor­mais publique entre Jean-Luc Mélen­chon et Fran­çois Ruf­fin relève d’un désac­cord sur la rai­son d’être du NFP, accord élec­to­ral pour le pre­mier, outil de trans­for­ma­tion de la socié­té pour le second. Rup­ture qui se décline à Gre­noble et en Isère. Sophie Romé­ra, conseillère dépar­te­men­tale, quitte la France insou­mise pour rejoindre le par­ti de Fran­çois Ruf­fin, ater­moie­ments d’Alan Confes­son, adjoint LFI au maire de Gre­noble, sou­te­nant Fran­çois Ruf­fin avant de faire machine arrière, échanges hou­leux pour le choix de la can­di­da­ture sup­pléante de Hugo Pré­vost dans la pre­mière cir­cons­crip­tion…

Com­ment avan­cer ? « Le Nou­veau front popu­laire est une chance sur laquelle nous devons veiller comme sur la pru­nelle de nos yeux, sou­ligne Jéré­mie Gio­no, c’est la condi­tion pour un ave­nir pos­sible. » Ce que les com­mu­nistes ont fait en Isère, dès le len­de­main de sa consti­tu­tion. « Nous avons édi­té une affiche trois jours après l’annonce de sa créa­tion, nous avons réuni les orga­ni­sa­tions de gauche trois jours après la dis­so­lu­tion pour envi­sa­ger l’organisation pra­tique de la cam­pagne alors que les can­di­dats n’étaient pas encore connus, orga­ni­sé des porte à porte géants à Echi­rolles, à Fon­taine…, orga­ni­sé la cam­pagne à Rive ou Saint-Mar­cel­lin… », rap­pelle Jéré­mie Gio­no. Un rôle de pilier du NFP.

Plus lar­ge­ment, il s’agit de construire les rap­ports du NFP avec le mou­ve­ment social, de convaincre et d’expliciter le pro­gramme à mettre en œuvre, de faire gran­dir le rap­port de force sur les mesures à prendre y com­pris sur ce qui reste à éla­bo­rer – « En 1936, les congés pays ne figu­raient pas dans le pro­gramme du Front popu­laire. »

Et c’est bien pour cela que le ren­for­ce­ment du PCF est l’une des clés de l’avenir : « Nous avons besoin d’un par­ti orga­ni­sé, mili­tant, ren­for­cé, parce que c’est l’outil indis­pen­sable pour débattre convaincre, agir ». Depuis le 9 juin une tren­taine d’adhésions ont été enre­gis­trées au PCF.

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Trois jours après l’annonce de la dissolution, les militants communistes étaient à pied d’œuvre.

Quand le RN supplante LR et Ensemble

En remportant trois circonscriptions sur quatre du Nord-Isère et de l’Isère rhodanienne, le RN et ses alliés renforcent leur implantation.

Dans le Nord-Isère, le RN et ses alliés ont confir­mé la pous­sée natio­nale du RN, la poro­si­té entre la droite et l’extrême-droite, tout autant que le rejet des poli­tiques régres­sives de Macron.

Dans la 6e, déjà tenue par le RN et his­to­ri­que­ment de droite, et la 10e, les can­di­dats RN sont confor­ta­ble­ment élus et pro­gressent en voix entre les deux tours. Les can­di­dates du NFP, pré­sentes au second tour dans la 6e et la 10e, pro­gressent aus­si en voix, et signi­fi­ca­ti­ve­ment. Dans ces deux cir­cons­crip­tions si la par­ti­ci­pa­tion est stable d’un tour à l’autre, le nombre des expri­més baisse assez sen­si­ble­ment, et les votes blancs et nuls explosent. Mathé­ma­ti­que­ment, l’électorat de droite a voté RN, ou s’est abs­te­nu contre le NFP. Chez Ensemble, l’appel à battre le RN est assez lar­ge­ment sui­vi, mais une par­tie des voix contri­bue a prio­ri à gon­fler le vote blanc ou nul.

Le report des voix LR, pour le RN contre le NFP

Dans la 8e cir­cons­crip­tion, la can­di­date RN-LR a été élue grâce au report des voix du can­di­dat LR. En revanche, dans la 7e, le can­di­dat LR a très lar­ge­ment béné­fi­cié des 13 487 voix de la can­di­date NFP et de celles d’Ensemble pour assu­rer sa vic­toire sur le RN.

Alors que le Nord-Isère a connu de nom­breuses luttes (retraites, salaires, ser­vices publics, édu­ca­tion, Pales­tine…), il convien­drait d’analyser ce qui a man­qué, comme conte­nu et stra­té­gie poli­tiques, aux mili­tants de gauche, pour rega­gner les abs­ten­tion­nistes et pour une tra­duc­tion élec­to­rale quand le RN, avec déma­go­gie et oppor­tu­nisme, a détour­né la colère sociale à son pro­fit.

Démographie

Le Nord-Isère regroupe 114 com­munes au sein de quatre inter­com­mu­na­li­tés. La CAPI, com­mu­nau­té d’agglomération des Portes de l’Isère (de Bour­goin à Saint-Quen­tin-Fal­la­vier) concentre près de 110 000 habi­tants. La com­mu­nau­té des Col­lines Isère Nord, 25 000 habi­tants ; celle des Vals du Dau­phi­né, 64 000 habi­tants ; et celle des Bal­cons du Dau­phi­né, 78 100 habi­tants.
C’est un ter­ri­toire qui connaît depuis dix ans une réelle dyna­mique démo­gra­phique, por­tée à la fois par l’attractivité lyon­naise et par la jeu­nesse de la popu­la­tion. Cette dyna­mique (+ 4,4 % de popu­la­tion entre 2013 et 2018) s’est accom­pa­gnée d’une aug­men­ta­tion du parc de loge­ments plus impor­tante encore (7,6 %).

Logement social

Le parc loca­tif social est plu­tôt déve­lop­pé (22 % des loge­ments), notam­ment au sein de la CAPI, où la créa­tion de la ville nou­velle de l’Isle‑d’Abeau était cen­sée cap­ter une par­tie de la crois­sance urbaine de Lyon. A Vil­le­fon­taine, 48 % des loge­ments relèvent du parc social, à l’Isle d’Abeau 38 % et à Saint-Quen­tin-Fal­la­vier 25 %.

Mobilité

Près de 42 % des actifs se déplacent (en voi­ture essen­tiel­le­ment) pour rejoindre leur lieu de tra­vail à Lyon et dans sa proche agglo­mé­ra­tion.

Emploi

Les emplois sont inéga­le­ment répar­tis sur le ter­ri­toire Nord-Isère, se concen­trant au sein de la CAPI (Bour­goin et Saint-Quen­tin-Fal­la­vier notam­ment) où leur nombre (51 200) est supé­rieur aux actifs qui y résident (45 200).

11.7%

Le taux glo­bal de pau­vre­té (11,7 %) masque d’importantes dis­pa­ri­tés : 5 % dans les Col­lines Isère Nord (proche de Lyon) et 14 % dans la CAPI.

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Le 3 juillet à Moirans, toute la gauche réunie avec la candidate entre les deux tours.

Le choix d’une mobilisation unitaire

En Isère, la gauche a gagné deux circonscriptions et les macronistes n’ont plus de député. Outre la défaite de l’ancien ministre Olivier Véran à Grenoble, Sandrine Nosbé a été élue dans la neuvième.

Quatre dépu­tés de gauche sur dix en 2022, six en 2024. La vic­toire au ren­dez-vous, notam­ment dans la basse val­lée du Gré­si­vau­dan, de Voi­ron à Saint-Mar­cel­lin.

Un hasard ? A l’issue de son élec­tion, la nou­velle dépu­tée NFP, membre de la France insou­mise, l’affirmait : « le Nou­veau Front popu­laire répond à une attente des élec­teurs, des mili­tants, des col­lec­tifs qui se sont mobi­li­sés pen­dant la cam­pagne. Il faut l’entendre et arrê­ter de mettre en avant les jeux d’appareil ». Et d’enfoncer le clou : « L’issue de ces légis­la­tives redonne espoir, un nou­vel élan pour les forces de gauche. On a tous inté­rêt à conti­nuer ensemble ». Dans la pers­pec­tive des pro­chaines élec­tions muni­ci­pales, par exemple.

Cette stra­té­gie du Front popu­laire, Chris­tophe Gher­si­nu, élu com­mu­niste d’opposition à Saint-Mar­cel­lin, en est l’un des pro­mo­teurs dans la cir­cons­crip­tion. « Pour gagner, il faut se ras­sem­bler et gagner, c’est la condi­tion pour chan­ger. »

« On a tous intérêt à continuer ensemble »

L’élection de San­drine Nos­bé n’avait rien d’évident. Au pre­mier tour (19 825 voix), elle a devan­cé la dépu­tée macro­niste sor­tante de 518 voix. C’est à la toute der­nière minute que la dépu­tée sor­tante a annon­cé son retrait. San­drine Nos­bé a été élue avec 33 412 voix (52,62 %) face au RN. Tan­dis que le nombre de blancs et nuls (8 888 votes, 12,28 % des ins­crits) attei­gnait un niveau inédit.

Ce qui l’a empor­té, c’est l’union du camp pro­gres­siste. Qui n’allait pas de soi. Cette cir­cons­crip­tion est en effet celle dont André Val­li­ni, ancien pré­sident socia­liste du conseil dépar­te­men­tal, est l’un des élus. Lequel n’est pas, pour le moins, un par­ti­san fervent du rap­pro­che­ment avec la FI. Mais la can­di­date insou­mise élue a joué le jeu de l’union, du visage de la gauche telle qu’elle est dans la cir­cons­crip­tion, de l’union et non du cli­vage.

Les com­mu­nistes y ont contri­bué. Pour assu­rer l’interface avec le réseau des élus locaux ou assu­rer des évé­ne­ments de cam­pagne.

Que la gauche ait empor­té la neu­vième ne doit déci­dé­ment rien au hasard.

Sandrine Nosbé, députée

San­drine Nos­bé est native de l’île de la Réunion, qu’elle a quit­tée pour suivre un cur­sus de langues en métro­pole. Après ses études, elle tombe « par hasard dans les res­sources humaines », dit-elle. Elle réside à Voi­ron depuis 2021 et elle était ges­tion­naire de paie avant son élec­tion en juillet der­nier. Elle se féli­cite d’avoir « pu échan­ger avec les acteurs éco­no­miques locaux » entre les deux tours de la légis­la­tive et ne perd pas une occa­sion d’affirmer son atta­che­ment à l’union à gauche. « Quand on a appris notre vic­toire, c’était très clair que c’était celle de l’union de la gauche. Il faut la main­te­nir, c’est une néces­si­té », a‑t-elle ain­si décla­ré au Dau­phi­né libé­ré après son élec­tion. Un pro­fil qui tranche avec celui d’autres élus insou­mis.

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