C’était le 1er mai. Manifestation le matin, rassemblement festif au Jardin de ville puis, en début d’après-midi, « manifestation non autorisée », à l’initiative de gilets jaunes. Intervention policière et arrestations. Huit manifestants étaient convoqués, le 16 septembre, devant la justice. Compte tenu de la grève des avocats, les comparutions ont été renvoyées. Sauf une. Récits.

Un rassemblement avait été organisé pour la circonstance, devant le palais de justice. Benjamin Moisset, syndicaliste Solidaires et membre du collectif anti répression 38 nous raconte : « aujourd’hui sont convoqués huit prévenus pour avoir participé à la manifestation des gilets jaunes le 1er mai. Nous y étions. Nous avons vu une répression rapide en centre ville, alors que la manifestation était pacifique. Notre collectif coordonne la défense avec les différents avocats. Nous agissons face à la répression policière et judiciaire notamment en diffusant l’information sur les droits. Le collectif regroupe actuellement Solidaires, CGT, LDH, NPA, CIIP,… Plus on se solidarisera moins la répression sera efficace. »
Ce que la justice reproche aux prévenus ? « non dispersion après sommation »  et pour une personne, le soupçon d’être « meneuse » parce qu’elle s’est exprimée devant un micro. « En fait, nous dit Benjamin Moisset, les événements de Paris le 1er mai, dont Alexandre Benalla a beaucoup fait parler, montrent qu’il y a eu volonté de répression puisque des dirigeants syndicaux, ceux de la CGT et de tous les autres, ont été gazés. »

Mais comment les événements ont-ils été vécus par ceux qui doivent aujourd’hui s’expliquer devant les juges ?

Valentin nous conte son aventure : « je suis là pour refus de quitter la manifestation après sommation… alors que je n’ai pas entendu de sommation. Je me suis retrouvé là parce que je passais au mauvais endroit, au mauvais moment. J’ai vu des gens gazés, je suis secouriste, j’avais une mallette de premiers soins. Je n’ai pas hésité à porter secours. Si je n’avais pas été témoin de ces gazages, j’aurais poursuivi mon chemin. Malheureusement j’ai été embarqué. »

A ses côtés, un autre prévenu, qui souhaite garder l’anonymat : « J’étais venu à la manifestation syndicale le matin. J’ai participé ensuite au rassemblement et aux festivités au Jardin de ville. En début d’après midi, une manifestation improvisée, non déclarée a eu lieu. J’y suis allé. C’était pacifiste. On était grosso modo 150. Petit à petit on s’est fait encercler. Au fur et à mesure que des gens quittaient le cortège, nous nous sommes retrouvés 75 entourés de 250 CRS et d’agents de la BAC. La seule possibilité de fuite était un passage étroit. Nous, ceux qui ont été arrêtés, on a laissé les gens passer. La police nous a mis contre le mur. Je coopère. Après une fouille un policier me dit : « ça va être rapide, on vous laisse tout de suite. » Une fourgonnette arrive et là, changement : « entrez dans la fourgonnette ». On arrive au commissariat et on a un entretien individuel avec le commissaire qui me rassure : « ça sera court pas la peine de prendre quoi que ce soit (pull ou autre), de prévenir vos proches. » Je donne mes affaires à un gardien et je ressortirai 24h après ! Les conditions de garde à vue étaient déplorables et indignes sur le plan hygiène, couchage… Il faisait froid. Les nouveaux gardiens, ne nous connaissant pas étaient très hostiles. Le lendemain vers 13h nous sommes sortis. Puis nous avons été très surpris d’être convoqués au tribunal. »

Maître Joëlle Vernay

Les procès n’ont pas eu lieu. Car les avocats étaient en grève, ce 16 septembre. A l’ouverture de l’audience, la représentante du barreau des avocats de Grenoble, maître Joëlle Vernay, donnait lecture d’une motion adoptée par le conseil de l’ordre des avocats puis par l’assemblée générale des avocats grenoblois, réunie le 10 septembre.
« Ce projet (de réforme du régime spécial de retraite des avocats, NDLR) est gravement préjudiciable à la profession… se traduisant par un doublement des cotisations, une baisse des retraites et la confiscation des provisions… tandis que le régime existant ne coûte rien à la solidarité nationale. … Les avocats exigent la préservation du système existant. »
Les comparutions ont été renvoyées par le tribunal au 20 janvier à 13h30.

Toutes, sauf une. L’un des prévenus avait décidé de se défendre sans l’assistance d’un avocat. Et il déclinait l’offre de renvoyer son procès, sûr de son bon droit.
Jonathan Bismuth, 34 ans, se voit reproché d’avoir participé à une manifestation non déclarée. Le prévenu, peu habitué de l’ambiance des prétoires, se retourne et remercie le public pour son soutien. Il se voit immédiatement rappelé à l’ordre par la présidente : « vous n’avez pas à faire ici une tribune politique ».
Le prévenu explique sa présence le 1er mai à la manifestation : « je désirais y participer car je soutiens les revendications des gilets jaunes. J’ai participé à la manifestation syndicale du matin puis je suis reparti manifester avec les gilets jaunes l’après-midi. En sortant d’un restaurant où j’ai pris un café j’ai vu une femme gazée. Je suis allé lui porter secours. Beaucoup de manifestants ont pu quitter le lieu, pas moi. »

La présidente demande à plusieurs reprises pourquoi le prévenu n’a pas quitté la manifestation après les sommations. M. Bismuth répond avec véhémence n’avoir jamais entendu de sommation. « C’était ma première manifestation. »
La présidente : « saviez vous que la manifestation n’était pas autorisée ? »
Réponse : « non. » La présidente : « vous dites être proche des gilets jaunes, ça veut dire quoi ? » M. Bismuth : « je constate jour après jour des injustices. Je voulais protester pour une fois. Je suis venu seul (sans ma femme et ma fille), car je sais qu’hélas la répression aux gaz est fréquente. »
La présidente reproche alors au prévenu, de ne pas respecter le devoir de réserve lié à sa profession en manifestant. M. Bismuth : « face aux injustices, je me sentais l’obligation de manifester, ne serait ce qu’une fois. Comme citoyen, je me sens des obligations. »

Madame le procureur, après avoir énoncé le motif de convocation devant le tribunal, souligne dans le même temps : « ce qui est en jeu ce n’est pas le droit de manifester, d’avoir des opinions. Avec votre métier ce droit est le vôtre aussi. »
La procureure requiert 400 euros d’amende avec sursis et exclusion de cette amende du casier judiciaire.
Le jugement a été mis en délibéré au 30 septembre à 13h30. Tandis que sept autres prévenus devront attendre le 20 janvier pour raconter devant les jeunes ce curieux début d’après-midi du 1er mai dans le centre ville de Grenoble.

Dans la salle des pas perdus
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