Pollution. Pourquoi les habitants ne sont pas les vrais responsables
Par Simone Torres
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Gérer les pics de pollution ne suffit plus. Un air respirable, ce sont des mesures qui concernent les entreprises, l’habitat, le chauffage... qui assurent aussi l’accès à une véritable alternative à la voiture. Qui n’existe pas aujourd’hui quand on habite loin, ou qu’on travaille en décalé. Laurent Terrier, secrétaire du syndicat CGT université et militant de la gratuité des transports, nous expose son point de vue sur le changement de société nécessaire.

Alors que la cuvette grenobloise vient de connaître un très long épisode de pollution et que le transport public n’a été gratuit qu’au bout de sept jours, la question se pose de savoir qui peut réellement agir pour polluer moins. Souvent mis en cause parce que nous utilisons nos voitures,nous n’avons pas toujours le choix, lorsqu’on travaille de nuit ou en horaires décalés, lorsqu’on habite un lieu éloigné, et pas ou peu desservi par les transports en commun par exemple. Quelles autres options que la voiture pour se déplacer ?
Sur ces questions, Laurent Terrier, secrétaire du syndicat CGT université, répond précisément : « Ce qui est très clair c’est qu’il est nécessaire de changer de système. Il faut repenser la ville en termes de transport. Ça implique d’investir massivement dans le développement des infrastructures des transports publics, mettre des moyens financiers pour que les gens puissent se déplacer, créer un réseau plus dense, des créneaux horaires plus larges et ne pas cibler uniquement les lignes rentables ou qui intéressent les entreprises. Et instaurer la gratuité : c’est ça le vrai changement de société. » Si on ne sait pas encore chiffrer précisément l’impact de la gratuité sur la pollution, il estime néanmoins que ce qui est important c’est de faire baisser les émissions de gaz à effet de serre, et en particulier le CO2. Même s’il n’est pas le seul, les déplacements en voiture restent donc un des points majeurs sur lesquels intervenir pour améliorer nos conditions de vie. Les études estiment que le coût de la pollution de l’air en France est d’environ 100 milliards par an et qu’il provoque 48 000 morts prématurées par an. « C’est colossal. Or, en prenant des mesures vraiment audacieuses et en mettant des moyens publics, on pourrait tout changer. Mettre toutes les villes en gratuité des trans-ports publics coûterait 5 milliards ; c’est peu et c’est possible. Gérer les pics de pollution ne suffit pas, il faut voir la société autrement et réclamer que le transport soit un nouveau droit universel comme la santé et l’éducation. »

Pour lui, on ne parle pas assez des problèmes sociaux engendrés par les politiques d’aménagement du territoire et en particulier par la métropolisation. « On concentre la plupart des activités économiques sur la métropole alors que tout le monde n’a pas les moyens de s’y loger. Il est aujourd’hui absolument fondamental de pouvoir se déplacer facilement pour pouvoir travailler ou chercher du travail. Le SMTC raisonne à coût constant. Or, s’il y a urgence sanitaire, alors il y a aussi urgence budgétaire et il faut donc dégager des moyens. Les entreprises peuvent et doivent y participer. Aujourd’hui, elles financent la moitié des abonnements de leurs salariés,cet argent pourrait payer une partie de la gratuité. La ville de Grenoble a une politique volontariste sur le vélo mais oublie que ça ne peut concerner tout le monde ; du fait de l’éloignement géographique,de la situation familiale, de l’âge ou parce qu’on n’a pas de vélo ! Des autoroutes à vélos, pourquoi pas, mais en développant les autres modes de transport également. Quant au système des vignettes, il est arbitraire, ne résout rien et ce sont toujours les mêmes qui subissent. Tout le monde ne peut pas s’offrir une voiture récente. De même, un 4x4 diesel neuf pourra circuler alors qu’une essence ancienne ne le pourra pas ; c’est discriminatoire et injuste socialement. »
Les mesures à prendre sont connues, leur financement relève du choix politique
Quant aux choix gouvernementaux, il est pour le moins paradoxal de mettre en avant la COP 21et dans le même temps, de libéraliser les transports avec les cars Macron, de baisser les dotations aux collectivités territoriales, d’abandonner le train et de développer le fret routier au détriment du ferroviaire.
Le fer routage, souvent présenté comme l’avenir en matière de transport adapté aux besoins de notre société, est jugé comme écologiquement responsable mais n’est toujours pas privilégié, ni par les décideurs politiques, ni par les entreprises. La pérennité de certains sites industriels situés au cœur de nos agglomérations passe également par le développement de ce mode de transport. Toujours sur le même thème, mais avec un autre point de vue : ne serait-il pas urgent de donner de nouveaux droits aux salariés des entreprises réputées polluantes, eux qui sont souvent assimilés à des « ennemis de l’intérieur » dès lors qu’ils dénoncent la mauvaise gestion patronale sur le traitement des déchets et les rejets ?
Pas d’actions magiques, mais un ensemble de solutions
La pollution atmosphérique est une question sanitaire de premier ordre. Les actions entreprises il y a quelques années connaissent déjà des effets et la qualité de l’air en Isère s’est déjà améliorée depuis une dizaine d’année comme par exemple sur le dioxyde de souffre. Trois leviers de solutions sont étudiés par Atmo-Auvergne-Rhône-Alpes.
Diminuer les particules fines liées au chauffage : utiliser un appareil de chauffage au bois de bonne qualité,avec du bois bien sec et bien entretenir son installation.
Réduire les émissions dues aux trans-ports routiers (oxyde d’azote principalement) : faire baisser les volumes de trafic, substituer les véhicules anciens par des véhicules plus récents, réguler en jouant sur les vitesses, les embouteillages, ou les zones de circulation des marchandises par exemple.
Travailler l’urbanisme pour implanter des formes urbaines qui limitent l’accumulation des polluants. « Plus on arrivera à réduire les pollutions proches des transports, plus on pourra construire proche des ces axes de circulation. »

Les experts décortiquent la pollution
Les pics de pollution des mois de décembre 2016 et janvier 2017 ont laissées des traces dans l’air isérois, et sur les graphiques d’Atmo Auvergne-Rhône-Alpes.
Les habitants de la métropole grenobloise connaissent désormais les restrictions de la circulation liées à l’obtention de la vignette Crit’Air. Beaucoup se sont demandés pourquoi un puissant 4X4 essence de 1997 pouvait circuler lorsqu’un petit véhicule diesel de 2005 était contraint de rester au garage. Camille Rieux, responsable territorial d’Atmo Auvergne-Rhône-Alpes, explique : « Pour la part de pollution liée aux transports et la mise en place de la vignette, il faut distinguer les différents polluants. Les polluants atmosphériques, comme le dioxyde d’azote et les particules fines, stagnent dans le bassin grenoblois et sont très dangereux pour la santé ». Ainsi un véhicule peu produire plus de dioxyde de carbone, dangereux pour la planète car provoquant le réchauffement climatique, mais moins de polluants locaux, comme les particules fines et le dioxyde d’azote.
Les émissions industrielles et le chauffage au bois sont aussi fortement en cause.Lors de l’épisode de pollution du mois de décembre Atmo-Auvergne-Rhône-Alpes estimé à deux tiers des particules fines émises dues au chauffage au bois des installations non performantes et mal entretenues. La rudesse de l’hiver explique ce résultat important mais en moyenne sur l’année, cette source de pollution représente 50% des émissions de particules fines. Une prime, mise en place dans le Pays voironnais et l’agglomération grenobloise permet d’aider à changer d’installation. 13% des ménages de la métropole grenobloise se chauffent au bois.
Pierre Labriet

Gratuité. Le bon air, l’égalité, le bien vivre ensemble…
La gratuité des transports, une solution contre la pollution ? Pas à elle seule, sans doute. Mais là n’est pas le seul enjeu de cette proposition.
Si, il y a dix ans, parler de la gratuité des transports publics faisait sourire, aujourd’hui c’est un vrai sujet de débat. Et c’est à un public attentif et désireux de saisir tous les enjeux de la gratuité des transports que Maxime Huré, enseignant chercheur, et Henri Briche, chercheur, se sont adressés. Henri Briche est chargé par l’agence d’urbanisme de Dunkerque d’évaluer le processus de mise en œuvre de la gratuité des transports dans l’agglomération. Étonné de la violence des réactions des « anti-gratuité », Maxime Huré a décidé d’étudier scientifiquement le problème. Le résultat de ses recherches met en évidence les clichés et a priori des arguments opposés aux « pro-gratuité », arguments qui relèvent bien souvent de pré-supposés.
Un levier pour redynamiser les centres-villes
Aucun mode de transport n’est rentable. La question est de déterminer le mode de transport le plus efficient économiquement et écologiquement. Il est par ailleurs démontré qu’il n’y a pas d’augmentation des incivilités lorsque la gratuité est mise en place, que la gratuité réduit les inégalités sociales en facilitant l’accès à l’emploi pour les plus défavorisés, qu’elle redynamise les centres-villes et est un levier d’amélioration de la mixité sociale. Il n’y a pas de chiffres officiels sur la potentielle réduction de la pollution mais il est établi que la gratuité contribue à la propreté de la ville même si elle ne peut à elle seule limiter l’usage de la voiture et qu’il faut aussi agir sur le stationnement.
La diffusion d’un film sur l’expérience de Tallinn, en Estonie et la présentation, par Henri Briche, du projet mis en place à Dunkerque, ont créé le débat avec le public. L’intervention de Jean-Paul Trovero, président de la SEMITAG, a particulièrement retenu l’attention de la salle ; très écouté, il sera le seul intervenant à être applaudi.
Le bilan des échanges montre que les obstacles à la gratuité des transports en commun sont plus politiques que techniques. Plus de débat démocratique permettrait que les choix politiques se fassent plus clairement. Ce sont eux qui seront source de blocage ou d’avancées.
Simone Torres

Tallinn, Dunkerque… et pourquoi pas Grenoble ?
Déjà appliquée dans une trentaine de villes en France, la gratuité qui est actuellement en cours de généralisation à Dunkerque sera totale dès 2018. Si certains prétendent que la réussite n’est possible que pour des villes moyennes, l’exemple de grosses agglomérations dans le monde, dont la Chine, où des millions de personnes sont concernées, prouve le contraire. À Tallinn, 440 000 habitants, le bus est gratuit depuis quatre ans. Cela a permis d’attirer de nouveaux habitants, a été source d’attractivité et d’embauches. Si le changement en profondeur des habitudes ne se fera que sur le long terme, la gratuité fait bouger les lignes. Il n’est plus possible aujourd’hui de continuer à affirmer que la gratuité est utopique.


