Banni par le roi, Maxwell Nkambule poursuit son combat depuis la France
Par Didier Gosselin
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Maxwell, vous avez été contraint de quitter votre patrie, l’Eswatini, suite à une tentative d’assassinat, en raison « de votre défense d’activistes pro-démocratie » selon l’Observatoire international des avocats qui alerte sur votre cas. Pouvez-vous nous éclairer sur la situation des avocats engagés dans les droits humains dans votre pays ?
« J’ai été attaqué le 7 décembre 2022 en me rendant au tribunal en pleine journée par une berline ressemblant à celles utilisées par les forces de sécurité. Une poursuite s’en est suivie, et j’ai couru directement jusqu’au poste de police de Big Bend, où je me suis mis en sécurité. Un mois après l’avocat Thulani Maseko a été assassiné.

Lors d’une réunion tenue à Nelspruit, dans la région de Mpumalanga en Afrique du Sud, j’avais rencontré Thulani Maseko et exprimé mes inquiétudes concernant le prochain avocat qui pourrait être attaqué, sans en avoir conscience, comme cela a été mon cas. Il a été tué. Lors de cette réunion, à laquelle j’étais invité en tant qu’agent électoral, Thulani a été élu comme premier président du Multi Stakeholders Forum (MSF), un groupe de partis politiques et d’organisations de la société civile appelant à entreprendre des réformes démocratiques dans le pays.
Il est dangereux de s’engager dans les droits humains
Par la suite, il est devenu encore plus dangereux d’être avocat engagé dans les droits humains. Beaucoup étaient sous surveillance, menacés, etc. Les victimes défendues étaient des personnes arrêtées pour des accusations de terrorisme, laissées sans représentation légale. La situation perdure encore aujourd’hui, peu favorable, mais les avocats continuent malgré ces circonstances. J’ai l’intention de porter cette question devant des instances juridiques locales et internationales, notamment les barreaux de Lyon et de Paris ».
Comment en êtes-vous venu à vous engager pour défendre les droits des Swazis ?
« Mon engagement a débuté par ma participation active aux manifestations étudiantes. En 2007, j’étais au bureau de Durban de l’association Avocats pour les droits humains en Afrique du Sud, qui servait alors de centre d’accueil pour les réfugiés. La réalité des difficultés et des épreuves liées à la migration m’a ouvert les yeux sur les souffrances quotidiennes de mes compatriotes africains. La migration est un processus brutal. Vingt ans plus tard, j’en fais désormais l’expérience personnelle.
Lors de l’arrestation très médiatisée de Thulani Maseko et Bheki Makhubu en 2014, j’étais président de l’association Avocats pour les droits humains au Swaziland. J’ai participé à la campagne pour leur libération. Nous avons mené des actions jusqu’à la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples en Gambie.
Le président de la Cour suprême démis de ses fonctions
C’est à peu près à la même époque que nous avons déposé un recours contre la destitution du juge Thomas Masuku. C’était une période difficile pour le système judiciaire. Finalement, le président de la Cour suprême, Michael Ramodibedi, a été démis de ses fonctions. Mais la corruption au sein de la justice était depuis longtemps bien ancrée. Le mandat du défunt Premier ministre Barnabas Dlamini fut un véritable enfer pour l’état de droit.
J’ai publié des articles critiques dans le journal local pendant la crise judiciaire, alors que j’étais encore président de ADHS. J’ai été arrêté lors de la campagne exigeant la libération de Thulani et Bheki.
La répression des manifestations de juin 2021
J’ai ensuite continué à exercer comme avocat et à défendre les droits humains. En juin 2021, une vague de manifestations massives a déferlé sur le Swaziland. Ce contexte était marqué par une conjonction de difficultés quotidiennes pour les Swazis. La mort d’un étudiant et la dissimulation de ses actes par la police ont provoqué un tumulte dans tous les établissements d’enseignement supérieur. Face à l’inaction du gouvernement et aux difficultés du quotidien, les citoyens sont descendus dans la rue pour exiger d’être entendus sur les questions qui les affectent. Comme à son habitude, le gouvernement a cherché à réprimer brutalement ces manifestations légitimes. Les citoyens bénéficiaient du soutien de trois personnalités politiques et de partis politiques, et étaient largement représentés ».

Quels sont à ce propos les partis d’opposition et dans quelle mesure peuvent-il agir ?
« Il existe des partis politiques au Swaziland. Le principal est le PUDEMO, désormais interdit. On trouve également le Conseil national de libération de Ngwane (NNLC), le plus ancien. Viennent ensuite le Mouvement de libération du Swaziland (SWALIMO), le Premier Front démocratique du Swaziland (SFDF), le Parti communiste du Swaziland (CPS), le Mouvement populaire de libération du Swaziland (SPLM) et les Combattants pour la liberté économique du Swaziland (EFFSWA). Les partis politiques restent interdits de toute participation à la vie politique du pays, malgré une constitution factice qui les autorise. La plupart des dirigeants de ces partis ont été contraints à l’exil. Le gouvernement Swazi a utilisé la loi sur la répression du terrorisme pour leur refuser la libération sous caution et les arrêter arbitrairement. Nombre d’entre eux ont souffert et ont dû quitter le pays. De nombreux prisonniers politiques sont incarcérés et privés de leurs droits fondamentaux.
Pourchassés, jusqu’en Afrique du Sud
Des personnes sont mortes avant, pendant et à la suite des événements de juin 2021. Nombre d’entre elles ont perdu leurs moyens de subsistance, leurs maisons ont été incendiées et détruites, certaines ont été mutilées et d’autres portent encore des balles dans le corps. Le régime Swazi a chassé les dirigeants politiques du pays. Mais il ne s’arrête pas là. Il continue de les traquer en Afrique du Sud, les tuant et les enlevant. La maison de Mlungisi Makhanya, président du PUDEMO, a été détruite par des explosifs militaires. Mais ce n’est pas tout. Il est constamment recherché en Afrique du Sud. Pire encore, il a survécu à une tentative d’empoisonnement, l’une des nombreuses dont il a été victime. Il n’est pas un cas isolé.
Bacede Mabuza, ancien parlementaire, purge une peine de prison suite à des accusations fabriquées de toutes pièces. Un tribunal corrompu l’a condamné à 85 années de prison… ! Il a été condamné en même temps qu’un autre ancien parlementaire. Ce dernier, contraint par les conditions de détention, a dû exécuter une danse traditionnelle et présenter des excuses humiliantes en public, afin d’obtenir sa libération. Un troisième parlementaire a dû fuir le Swaziland et a obtenu l’asile politique sur le territoire britannique, au prix de lourdes conséquences personnelles. Deux militants ont été enlevés en Afrique du Sud par la police Swazie, en violation du droit international. Le rédacteur en chef d’un journal en ligne indépendant est la cible de poursuites judiciaires en Afrique du Sud. L’objectif est de le ruiner et de le fragiliser.
Vous parlez de conséquences personnelles, pouvez-vous évoquer la déchirure que représente pour vous cet engagement politique et cet exil forcé ?
« J’ai dû tout abandonner. Mes enfants se retrouvent sans protection ni soutien. J’ai dû quitter mon cabinet d’avocats, où j’exerçais depuis plus de dix ans. Je n’ai pas pu enterrer mon fils. J’ai également perdu de nombreux proches sans avoir pu leur offrir de sépulture. Ma santé s’est dégradée. J’ai vu des amis et des collègues devenir des étrangers. Je suis devenu un fardeau et un paria pour ceux qui défendent le système. On m’a averti que si je revenais, je risquais même d’être arrêté.

Lorsque j’ai contacté la police et le parquet, je me suis heurté à un mur. J’ai subi la même indifférence lorsque j’ai demandé des nouvelles de mon affaire. J’ai procédé au suivi de mon dossier auprès du commissariat et de plusieurs officiers supérieurs, sans succès. Je suis persuadé que la fusillade est liée à mon activité d’avocat. À cette époque, je représentais exclusivement tous les militants inculpés en vertu de la loi antiterroriste.
« J’ai dû tout abandonner »
J’ai représenté avec dévouement et impartialité tous les partis politiques, sans distinction. Au plus fort des troubles, je me levais tôt pour rentrer tard le soir afin de représenter les nombreux manifestants arrêtés dans ma région.Tout cela au prix de sacrifices personnels, car c’était un engagement bénévole et dans le respect des droits humains. J’ai été insulté et marginalisé.
Je tiens à remercier tout particulièrement chacune des personnes qui m’ont soutenu : les organisations de défense des droits humains, la société civile, les dirigeants politiques et les agences des Nations Unies. Un merci tout spécial aux partis politiques sud-africains qui ont défendu le peuple du Swaziland. J’étais, et je suis toujours, un simple avocat passionné par la défense des plus vulnérables. Je n’étais pas une personnalité connue, ce qui explique sans doute pourquoi mon histoire n’a jamais suscité autant d’intérêt. Et pour reprendre les mots de l’emblématique Winnie Mandela, si j’en avais l’occasion, je choisirais à nouveau cette voie ».
Quelle est la responsabilité du roi Mswati III qui dirige le pays d’une main de fer ?
« En effet, il serait vain d’évoquer l’effondrement de l’État de droit et les pires violations des droits de l’homme au Swaziland sans aborder les pouvoirs du roi.
Le dernier monarque absolu est maître et propriétaire de tout. L’histoire du Swaziland est chargée des pires atrocités. Esclavage. Absence de toute loi. Oppression. Gouvernement par l’intimidation et la répression exercées par les forces de sécurité. Obligations de la famille royale. Systèmes de santé et d’éducation détruits. Chômage et pauvreté endémiques. Le roi contrôle l’économie et plus de 60 % des entreprises. Il a célébré ses 40 ans de règne et ses 55 ans en dépensant plus de 50 millions d’emalengeni (2,6 millions d’euros) dans un pays où plus de 60 % de la population vit dans la pauvreté. Les caisses de l’État, déjà exsangues, supportent toutes les dépenses. Le budget de l’État suffit pour les célébrations et l’étalage d’opulence, mais pas pour répondre aux besoins des citoyens. Rien que cette année, et nous ne sommes même pas à la mi-année, plus de 100 millions d’emalengeni ont déjà été dépensés pour les festivités.
2,6 millions d’euros pour fêter l’anniversaire du roi
Tous les maux du Swaziland sont imputables à la suprématie royale et à un seul homme : le roi Mswati III.
Je pense que cela restera dans l’histoire comme un des grands crimes contre l’humanité : la façon dont le roi du Swaziland, avec sa mère, ses nombreuses épouses, ses frères et sœurs et ses enfants, a transformé une nation magnifique, riche d’histoire, en une ferme privée, hypothéquée pour son seul profit personnel et royal, sous le regard et les applaudissements du monde entier. Les citoyens ont été réduits à l’état de bétail, exploités, maltraités et vendus, les plus dociles étant récompensés au détriment de la majorité ».
L’Eswatini semble effectivement bénéficier d’une réelle impunité. La situation peut-elle évoluer favorablement du fait de la proximité avec l’Afrique du Sud par exemple ?
« Pour comprendre la situation du Swaziland, il faut examiner sa position internationale. C’est le seul pays africain qui entretient encore des liens avec Taïwan par exemple. Et qui continue d’accueillir des prisonniers américains dans le cadre d’un programme qui ne profite qu’au roi. Ce dernier, plus avide d’argent que de pouvoir, privilégie ses intérêts personnels et ceux de sa famille royale surceux du pays. La situation est déplorable. Les travailleurs restent exploités. La culture demeure politisée et instrumentalisée comme une arme de répression pour priver la population de ses droits fonciers et de toute possibilité de subsistance.

J’ai toujours pensé que pour que le peuple du Swaziland soit libre, l’Afrique du Sud pouvait jouer un rôle décisif. Nous apprécions le rôle joué par l’Afrique du Sud pour soutenir le mouvement démocratique, mais il est possible de faire davantage. Nous apprécions le rôle de l’ANC, du SACP, de l’EFF et de tous les autres partis. Mais nous avons besoin d’une détermination plus ferme de la part de ce gouvernement. Quant à l’UE, elle continue de surprotéger le Swaziland et l’aide que mon pays reçoit ne profite pas aux Swazis ordinaires. Je crois qu’il faut imposer des sanctions ciblées aux membres de la famille royale, ainsi qu’à certains responsables gouvernementaux et judiciaires et à des membres spécifiques des forces de sécurité.
Comment s’est passée votre arrivée en France et qu’attendez-vous de notre pays et de l’Europe ?
« À l’aéroport Charles-de-Gaulle, j’ai demandé à être pris en charge par l’immigration et j’ai été dirigé vers la police, le service compétent. J’ai déclaré mon intention de demander l’asile en France. J’ai été détenu plusieurs nuits à l’aéroport. Après avoir exposé mon cas à un agent de l’OFPRA, j’ai été libéré. Un représentant de la Croix rouge est venu me chercher et m’a conduit au terminal pour que je dorme sur les bancs. On m’a dit de me rendre le lendemain matin aux bureaux de la Croix rouge. Le soir même, on m’a volé mon téléphone, mes médicaments, mon argent et d’autres objets essentiels dans mon sac. J’ai passé plus de huit nuits à dormir à même le sol et sur les bancs. La Croix rouge m’a aidé pour les démarches juridiques et m’a fourni de la nourriture. Le week-end seulement, je me contentais d’eau et de restes.
L’OFII m’a ensuite demandé de rejoindre ma région actuelle, en Isère. Je suis arrivé début juillet 2025 et j’y suis toujours. Je suis toujours demandeur d’asile et j’espère une réponse positive du gouvernement français. À l’avenir, j’ai l’intention de sensibiliser le public au sort des défenseurs des droits humains au Swaziland, aux difficultés quotidiennes des Swazis et à la situation des avocats dans ce pays.
Demandeur d’asile depuis juillet de l’année dernière
J’ai le cœur brisé pour les nombreux hommes d’affaires, employés et étudiants dont la vie est détruite par le régime de Mswati III. Je suis profondément attristé par tout ce qui se passe au Swaziland et par l’indifférence générale. Partout où je vais, personne ne semble connaître le Swaziland. Pourtant, ce sont des êtres humains qui habitent cette terre. Il est inacceptable qu’elle devienne le terrain de jeu de Mswati III avec ses épouses et sa famille. Je déplore le manque de soutien et d’informations des instances étudiantes internationales quant à la libération des étudiants détenus arbitrairement et indéfiniment dans ces prisons.
J’en appelle aux partis politiques occidentaux, comme le PCF et les autres, pour qu’ils contribuent à libérer le peuple Swazi de ce joug. J’espère que le gouvernement français et l’Europe dans son ensemble entendront la détresse de tous les Swazis en quête de protection. Plus important encore, il est essentiel que la France et l’Europe reconstruisent leurs relations et leur aide au gouvernement, conformément aux valeurs démocratiques européennes. Nous appelons les responsables politiques, le gouvernement et tous les partis politiques à prendre en considération le peuple du Swaziland ».


