Front populaire. Ce que nous dit son histoire, quatre-vingts ans plus tard

Par Luc Renaud

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Gérard Lauthier, Institut CGT d'histoire sociale ; Alain Boussard, S2LH ; et Guillaume Roubaud-Quashie, historien et président de la fondation Gabriel Péri.
À l’invitation de la Société des lectrices et lecteurs de l’Humanité, Gérard Lauthier et Guillaume Roubaud-Quashie sont venus à Saint-Martin-d’Hères évoquer l’histoire du Front populaire, de ses acquis, de ses dimensions politiques et sociales. Une histoire qui n’est pas sans résonner avec notre époque contemporaine.

Le Front popu­laire reste dans la mémoire col­lec­tive comme un moment d’unité de la gauche et une période d’acquis sociaux dont nous béné­fi­cions tou­jours. Mais quelle uni­té ? Com­ment ces acquis ont-ils été obte­nus ? Que nous raconte l’histoire du Front popu­laire de 1936 ? C’était au fond le fil conduc­teur des confé­rences don­nées ce 24 octobre par Gérard Lau­thier, ani­ma­teur de l’Institut CGT d’histoire sociale de l’Isère ; et Guillaume Rou­baud-Qua­shie, his­to­rien, pré­sident de la fon­da­tion Gabriel Péri et membre de la direc­tion natio­nale du PCF.

En décri­vant par le menu cette his­toire vue d’ici, Gérard Lau­thier – dont nos lec­teurs suivent la chro­nique dans le Tra­vailleur alpin men­suel – sou­li­gnait un fait his­to­rique : en Isère, les grèves qui ont sui­vi les accords de Mati­gnon (8 juin 1936) après la vic­toire élec­to­rale du 3 mai, ont été par­fois brèves, quelques jours tout au plus avant que le patro­nat ne cède devant les reven­di­ca­tions expri­mées. « Cela s’est pro­duit dans des entre­prises, comme Mer­lin Gerin à Gre­noble, Rhône-Pou­lenc à Rous­sillon, où la CGT était très for­te­ment implan­tée. » Plus longues dans le tex­tile ou dans la métal­lur­gie en sep­tembre 1936 où le syn­di­ca­lisme était moins pré­gnant.

Une confé­rence très sui­vie.

Car, et Guillaume Rou­baud-Qua­shie le sou­li­gnait, « la plu­part des acquis de 1936 ne figu­raient pas dans le pro­gramme élec­to­ral du Front popu­laire ». À cela, une rai­son : face à l’extrême droite, l’unité des par­tis de gauche s’était for­gée sur la base d’un accord a mini­ma entre les posi­tions du PCF, du Par­ti socia­liste et du Par­ti radi­cal – à l’époque domi­nant à gauche sur une ligne que l’on peut rap­pro­cher du PS actuel. L’historien repla­çait cet accord dans le contexte des années 30 : la mon­tée ver­ti­gi­neuse du chô­mage, les poli­tiques gou­ver­ne­men­tales défla­tion­nistes – on dit aujourd’hui « poli­tique de l’offre » – et le suc­cès élec­to­ral des nazis en 1932, alors même que l’Allemagne des années 20 concen­trait les espoirs révo­lu­tion­naires. « Cette situa­tion inter­na­tio­nale a conduit le PCF à faire cette pro­po­si­tion de Front popu­laire – le PCF en a inven­té le terme – et ce sont les com­mu­nistes qui ont insis­té pour que cet accord intègre le Par­ti radi­cal », expli­quait Guillaume Rou­baud-Qua­shie.

Guillaume Rou­baud-Qua­shie.

Mais la dimen­sion ins­ti­tu­tion­nelle, élec­to­rale, est loin d’être l’unique théâtre des opé­ra­tions. « C’est l’unité de classe que vou­lait construire le PCF avec l’objectif de la mise en mou­ve­ment du plus grand nombre. » L’historien cite un article que signe Paul Vaillant-Cou­tu­rier publié dans l’Humanité du 23 février 1935. « Il y a deux sortes d’étrangers. Les bons et les mau­vais. C’est du moins la bour­geoi­sie qui l’affirme » écri­vait-il avant de démon­ter point par point l’argumentation de la droite et de l’extrême droite : « Quand on ne veut pas mon­trer la véri­table ori­gine de la crise, il faut bien trou­ver un “res­pon­sable” au mal­heur des temps. C’est l’étranger en France, en Alle­magne, c’était le juif. Dans l’ancienne Rome, c’était le chré­tien qui ser­vait à détour­ner la colère des masses. Le but de la cam­pagne contre les étran­gers, c’est de divi­ser les tra­vailleurs pour mieux orga­ni­ser la baisse des salaires. »

Ce dont Guillaume Rou­baud-Qua­shie tire un ensei­gne­ment. « Le suc­cès du Front popu­laire s’est fon­dé tout à la fois sur un résul­tat élec­to­ral qui a vu le PCF pro­gres­ser tan­dis que recu­lait le par­ti radi­cal avec un par­ti socia­liste en légère pro­gres­sion, et sur un com­bat idéo­lo­gique pour l’unité du peuple sur la base d’une argu­men­ta­tion por­tée par un enga­ge­ment mili­tant. »

Gérard Lau­thier.

Le Front popu­laire et nous, en 2026 ? La ques­tion venait tout natu­rel­le­ment dans le débat qui sui­vait les inter­ven­tions des confé­ren­ciers. Dans la suite logique de son expo­sé, Guillaume Rou­baud-Qua­shie rele­vait que « l’alliance ne se décrète pas », tout en notant que la pri­maire social-démo­crate qui a vu la dési­gna­tion de Raphaël Glucks­mann s’est jouée sur le refus de l’unité à gauche, dans le même temps que Jean-Luc Mélen­chon s’estime seul légi­time et son par­ti l’unique repré­sen­tant de la gauche. « Face à deux for­ma­tions poli­tiques qui disent qu’elles n’en veulent pas, la reven­di­ca­tion de l’unité devient un volon­ta­risme de pos­ture. » Mais com­ment faire avan­cer les choses ? « Faire recu­ler la divi­sion de notre peuple », pro­pose Guillaume Rou­baud-Qua­shie. Tra­vailleur fran­çais, immi­grés ; ban­lieues, rura­li­té ou villes centres ; frac­tures géné­ra­tion­nelles ; posi­tions dif­fé­rentes dans la chaîne de pro­duc­tion… les sujets ne manquent pas. Et ils sont exploi­tés par les pos­sé­dants pour divi­ser, indi­vi­dua­li­ser, oppo­ser… et régner.

« Ce pays a besoin d’une action com­mu­niste pour unir autour d’une conscience de classe ; et ce tra­vail, per­sonne ne le fera à notre place », concluait Guillaume Rou­baud-Qua­shie

La mati­née s’est ache­vée par un repas convi­vial qui a réuni près de cent cin­quante convives, sui­vi par un après-midi en chan­sons avec l’ensemble les Voya­geurs.

L’ar­ticle de Paul Vaillant-Cou­tu­rier, l’Hu­ma­ni­té du 23 février 1935, extraits

« Il y a deux sortes d’étrangers. Les bons et les mau­vais. C’est du moins la bour­geoi­sie qui l’affirme. Il ne se passe pas de jour en effet que, dans ses jour­naux, elle ne se lamente sur la crise du tou­risme et de l’absence des voya­geurs étran­gers en France d’une part et, de l’autre, ne se plaigne que les ouvriers étran­gers retirent le pain de la bouche des ouvriers fran­çais. Autre­ment dit, il n’y a pas, en France, assez d’étrangers riches et trop d’étrangers pauvres. Cela donne tout de suite une idée de la rela­ti­vi­té de la fameuse for­mule “La France aux Fran­çais” chère aux fas­cistes… Soyez un étran­ger riche, la France vous appar­tien­dra, que vous soyez escroc, roi déchu, espion, Russe blanc ou chef fas­ciste pré­pa­rant des atten­tats. […] Soyez un étran­ger pauvre, c’est-à-dire l’un de ceux ou le fils ou la fille de l’un de ceux qui ont contri­bué avec leur force vitale à pro­duire toutes les richesses, on vous prie­ra de prendre la porte.

Pour quel résul­tat ? Don­ner du tra­vail aux Fran­çais ? Allons donc ! Pour per­mettre aux Fran­çais pauvres de cre­ver en famille, devant des mon­tagnes de den­rées réser­vées aux étran­gers riches et aux Fran­çais riches qui n’arrivent pas à les consom­mer. Quel que soit le nombre des étran­gers pauvres qu’on expulse, ça ne chan­ge­ra rien du tout à la misère for­cé­ment crois­sante de l’immense majo­ri­té des tra­vailleurs fran­çais. Des dizaines de mil­liers d’ouvriers étran­gers ont été expul­sés l’année der­nière et dans le même temps le chô­mage “offi­ciel” a gran­di du double ou du triple.

Seule­ment, n’est-ce pas, quand on ne veut pas mon­trer la véri­table ori­gine de la crise, il faut bien trou­ver un “res­pon­sable” au mal­heur des temps. C’est l’étranger en France, en Alle­magne, c’était le juif. Dans l’ancienne Rome, c’était le chré­tien qui ser­vait à détour­ner la colère des masses. Le but de la cam­pagne contre les étran­gers, c’est de divi­ser les tra­vailleurs pour mieux orga­ni­ser la baisse des salaires.

En effet, les ouvriers immi­grés tra­qués, mena­cés d’être pri­vés de leur carte de tra­vailleurs ou sans carte, se laissent, pour vivre, embau­cher à des salaires de famine et sont obli­gés de se mon­trer plus dociles que les autres. L’ennemi du tra­vailleur fran­çais, ce n’est pas le tra­vailleur immi­gré, c’est l’employeur de ce tra­vailleur immi­gré, qui spé­cule sur sa détresse morale et maté­rielle, sur le fait que sou­vent son propre pays lui est fer­mé, ce qui le contraint, s’il ne veut pas mou­rir, à un épou­van­table tra­vail for­cé que pas un Fran­çais n’accepterait. […]

Quand on vous dit : “Chas­sons les ouvriers étran­gers, répon­dez comme lorsqu’on vous dit : il faut bri­ser les machines et arrê­ter le pro­grès tech­nique.” Répli­quez sim­ple­ment : “Dimi­nuer les heures de tra­vail sans dimi­nuer les salaires. Et il y aura du tra­vail pour tout le monde” »

L’Humanité, 23 février 1935, page 4.

Un repas par­ta­gé grâce aux mili­tants de la S2LH.

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