Rencontre littéraire à Grenoble : « Un homme sans titre »

Par Edouard Schoene

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Xavier Le Clerc dédicace « Un homme sans titre ».

Il est des moments rares et précieux. La rencontre avec l’auteur du livre Un homme sans titre en est une.

La nou­velle librai­rie La dérive a eu un beau suc­cès de pré­sence avec cette ren­contre riche, ani­mée par Fanette Arnaud, le 3 mars. Celle-ci pré­sente l’ouvrage dans la publi­ca­tion des Amis de la Dérive : « Xavier Le Clerc rend un hom­mage émou­vant à son père dis­pa­ru, Un homme sans titre (Gal­li­mard), né dans cette Kaby­lie à la misère sans nom décrite par Camus en 39, un homme digne qui après la guerre et ses hor­reurs, a sup­por­té l’exil, la pau­vre­té, le mépris sans jamais se dépar­tir d’une digni­té silen­cieuse. C’est une réflexion sur l’identité (l’auteur a chan­gé de nom) une manière d’honorer toute une géné­ra­tion d’immigrés et un plai­doyer pour la lit­té­ra­ture ». Au cours de la soi­rée l’écrivain a sou­li­gné l’importance du repor­tage écrit dans le quo­ti­dien Alger Répu­bli­cain par Albert Camus, sur la misère de la Kaby­lie. Il ima­gine d’ailleurs une ren­contre de son père avec Camus. Le livre parle du père, de sa digni­té, de l’homme tai­seux. P. 66 : « Mon père illet­tré fut mon pre­mier livre. Il regor­geait de mots et de sen­ti­ments cap­tifs, qui ne s’échappaient que par bribes (…) Ses quelques récits n’étaient donc que des éva­dés, comme le jour où, par mégarde, mon père lais­sa s’échapper quelques mots sur la fièvre du typhus. Ou celui des fouilles du hameau par les paras, qui défon­çaient les portes, bri­sant les amphores pour trou­ver des armes tan­dis que sa pauvre mère Kel­toum ten­tait de ramas­ser, de ses deux mains, l’huile d’olive mêlée à la pous­sière et aux éclats d’argile ». La soi­rée (comme le livre lu avec plai­sir en quelques heures), évo­quait la vie de l’auteur, né en Algé­rie, qui a vécu toute sa vie dans la misère avec ses nom­breux frères et soeurs en région pari­sienne, son père étant ouvrier métal­lo. Les paroles de Xavier le Clerc, sont d’une grande luci­di­té, fran­chise, cou­rage, pour par­ler de son par­cours, de l’Algérie d’hier et d’aujourd’hui, de la France qu’il aime. Page 108 il expli­cite sa déci­sion de 2010 : «  Etait-ce au fond un renie­ment de mon père ? Au contraire, c’était l’aboutissement de son édu­ca­tion : tra­ver­ser les fron­tières pour tra­vailler dur, s’adapter pour sur­vivre, culti­ver la gra­ti­tude et non le res­sen­ti­ment, refu­ser de se lamen­ter, res­ter fier même au bord du pré­ci­pice. Par la tra­duc­tion fran­çaise de son nom, je conti­nue­rai à por­ter la digni­té de son héri­tage, mais en lui don­nant une chance de n’être plus pié­ti­né comme des cailloux ».
Ecrivain/

La tra­duc­tion du nom de l’au­teur, une déci­sion prise en 2010.

Dans la soi­rée Xavier Le Clerc a énon­cé de très belles phrases sur l’amour de ses pays, l’Algérie, la France. « Ne lais­sez pas l’amour de la France aux fas­cistes. J’ose croi­ser le fer avec eux. La civi­li­sa­tion ne tient qu’à un fil. La France est un tré­sor. C’est en reve­nant d’Angleterre que j’ai pris conscience d’être fran­çais. Une iden­ti­té, c’est comme le tan­go, ça se fait à deux. Il faut le regard de l’autre. Avant de chan­ger de nom, je net­toyais les par­terres de bou­tiques de luxe. Après je suis deve­nu cadre de ces grandes marques de luxe. (95% des grandes marques de luxe sont ins­ti­tu­tion­nel­le­ment racistes). La chance, pre­nez-là, ne la men­diez pas ». Répon­dant à un inter­ve­nant par­lant de l’Algérie, l’auteur répond notam­ment : « En Algé­rie on est tous le kabyle d’un autre. Je vous invite à dépas­ser votre corps. Met­tez vous dans le corps d’un autre. En Algé­rie il y a des blo­cages à cela. Accep­ter les femmes par exemple. Les femmes elles-mêmes ont des dif­fi­cul­tés à être femmes lorsque par exemple elles disent à leur fils « laisse, laisse ta sœur ran­ger ». On les construit nos monstres. Mon chan­ge­ment de nom, c’est le refus iden­ti­taire. J’ai le droit de choi­sir sans avoir de comptes à rendre à per­sonne. J’ai la marche en héri­tage. Mon père, comme tous les immi­grés, mar­chait. Il res­sem­blait en cela aux sta­tues de Gia­co­met­ti, L’Homme qui marche ».
un

Le por­trait du père.

En quatrième de couverture

« Si tu étais si atta­ché à ta carte d’ou­vrier, c’est sans doute parce que tu étais un homme sans titre. Toi qui es né dépos­sé­dé, de tout titre de pro­prié­té comme de citoyen­ne­té, tu n’au­ras connu que des titres de trans­port et de rési­dence. Le titre en latin veut dire l’ins­crip­tion. Et si tu étais bien ins­crit quelque part en tout petit, ce n’é­tait hélas que pour t’ef­fa­cer. Tu as figu­ré sur l’in­ter­mi­nable liste des hommes à broyer au tra­vail, comme tant d’autres avant toi à malaxer dans les tran­chées. »

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