Six prévenus étaient convoqués ce 2 juillet au palais de justice de Grenoble devant le tribunal correctionnel de Grenoble. Cinq d’entre eux étaient jugés pour ne pas avoir répondu aux sommations de dispersion de la police, lors d’une manifestation des gilets jaunes le 1er mai après midi. La sixième était jugée pour être l’organisatrice de cette manifestation non autorisée.

D’entrée, la juge qui présidait le tribunal demandait expressément que l’on ne parle pas de la manifestation intersyndicale du matin, qui s’était déroulée tranquillement et s’était poursuivie par une rencontre festive au Jardin de ville. Pourtant la plupart des inculpés y avaient participé.

Dans la salle des pas perdus du palais de justice de Grenoble.

La jeune fille poursuivie pour organisation de la « manifestation sauvage » -en début d’après-midi place Grenette- n’a pas eu trop de difficultés à expliquer en quoi cette manifestation n’était pas de son fait, mais désirée depuis des semaines par des collectifs gilets jaunes. Le fait de lire un texte, au Jardin de ville, rédigé par d’autres, qui se terminait par l’évocation d’une manifestation à venir était suffisant pour que la police la convoque début mai 2019 et la retienne en garde à vue près de 24h.

Puis successivement cinq prévenus-es ont pris la parole. Il leur était reproché d’être restés dans la manifestation malgré une sommation de la police de se disperser.

Plusieurs d’entre eux sont des travailleurs sociaux. Aucun n’a eu le moindre geste contre les forces de l’ordre ni n’a dégradé quoi que ce soit.

Les déclarations successives étaient convergentes :

  • nous n’avons pas entendu les ordres de dispersion, du moins ceux lancés de la place Grenette, quelques instants avant les contrôles policiers ;
  • la violence policière a été d’importance ;
  • il nous a été impossible de quitter la manifestation, étant encerclés par les forces de l’ordre.

Propos confirmés par plusieurs témoins venus à la barre. Curieusement la juge a souhaité, à plusieurs reprises, recentrer les propos (censément libres…) sur le pourquoi du non respect de l’ordre de dispersion, ne voulant pas entendre les témoignages sur la brutalité insensée des CRS.

La technique policière de la nasse a été mise en cause par les avocats de la défense. Comment quitter un cortège quand c’est impossible?

Or c’est précisément la technique policière de la « nasse » (encerclement, souricière) qui a été développée par l’un des avocats. Cette technique, importée de Grande Bretagne, est utilisée en France depuis 2016, avec l’application de l’article d’une loi de 2010 sur lequel s’appuie le procureur, pour demander condamnation des manifestants.

Quand on est encerclé et que le seul chemin pour s’échapper , le « couloir » menant de la place Grenette au Jardin de ville est bouché, il arrive ce qui est arrivé aux cinq prévenus. La police les a bloqués contre un mur, rue Montorge.

Contrôle d’identité : « on vous relâche tout de suite ». La moitié des personnes contrôlées (toutes prises en étau dans les mêmes conditions) sont relâchées. Un véhicule de police arrive et c’est le contre ordre : « on vous emmène à l’hôtel de police mais cela ne durera pas ». Finalement les personnes passeront une vingtaine d’heures en garde à vue.

Cela ressemble aux punitions collectives. Nos gouvernants ne veulent pas de manifestations. La police, qui applique les décision du ministre de l’Intérieur, arrête au hasard quelques personnes qui osent manifester et engage une procédure.

Madame la procureure a commencé sa réquisition de manière étonnante.
Elle a rappelé avec une force républicaine inattendue dans ce prétoire pour cette audience, le droit inaliénable en France de manifester. Elle a même précisé que le Conseil d’État a récemment condamné les lois de restriction des manifestations en période d’urgence sanitaire.
La procureure a cependant réclamé une condamnation des six manifestants pour n’avoir pas quitté la manifestation après les sommations. Elle a requis 400 € d’amende, avec sursis, sans inscription au casier judiciaire.

Les avocats ont avec éloquence défendu leurs clients soulignant que ce procès est un procès politique. « La loi du 10 avril 2019,  visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations permet de passer en tribunal correctionnel un fait politique comme l’affaire qui nous occupe aujourd’hui.»

De la part des manifestants, il n’y a pas eu de violences qui aurait pu justifier un quelconque « maintien de l’ordre ».

Satisfaction à l’issue d’un jugement qui n’implique aucune inscription au casier judiciaire.

« Nous ne sommes pas face à des délinquants mais à des citoyens qui veulent manifester. Le pouvoir politique demande à la justice de réprimer le droit de manifester. Plusieurs des personnes présentes ici n’ont plus envie de manifester. La répression policière, les poursuites judiciaires ont pour but de faire reculer le droit de manifester. Mesdames les juges vous ne pouvez pas aller dans ce sens. »

A l’issue d’un bref délibéré de minutes, le tribunal s’est prononcé. Deux personnes sont relaxées, dont la jeune fille désignée comme organisatrice de la manifestation. Quatre manifestants sont condamnés tout en étant « dispensés de peine ». Il n’y aura pas d’inscription de cette condamnation au casier judiciaire.

Au cours de cette audience publique, le tribunal aura refusé de visionner une vidéo (proposée par les avocats de la défense), prise par un Grenoblois d’un étage de la place Grenette. On n’y entendait pas de sommations.

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Edouard Schoene

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