La Rampe — Échirolles. Bate fado : ardent, trépidant, puissant !

Par Régine Hausermann

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Le public de La Rampe a été ébloui par le spectacle Bate fado, dévoilant une facette méconnue et envoûtante du fado.
Mardi 8 octobre 2024 – Le fado comme nous ne l’avions jamais vu, non seulement chanté mais aussi dansé. Devant une salle comble. Un public mêlé. Jeunes et moins jeunes pris par des sentiments variés : la mélancolie, l’ardeur, la dérision ou la contestation. Jonas&Lander ont composé la musique, créé la chorégraphie à partir de leurs recherches sur le fado tel qu’on le dansait au XIXe siècle à Lisbonne. Jonas chante et danse, Lander danse aux côtés de trois danseuses et quatre musiciens. C’est superbe !

Au centre de la scène, un kiosque à musique, aux piliers élan­cés. Dans la pénombre, une grande croix recou­verte de bal­lons de bau­druche noirs. Quatre tabou­rets pour les musi­ciens qui s’en ser­vi­ront peu pour s’asseoir. Dès leur entrée ils forment un tour­billon, tout en jouant de la gui­tare, de la gui­tare por­tu­gaise ou de la basse. Les dan­seurs entrent à leur tour, gar­çon et filles en pan­ta­lon, bat­tant des pieds avec leurs chaus­sures dont la beau­té capte les regards. En cuir jaune, rouge, ou plus sombre, elles sont l’œuvre de Gra­da­schi dont on salue les créa­tions.

La danse semble impro­vi­sée. On danse ensemble, on se sépare, on se défie, au son de la musique. Un des gui­ta­ristes se met à chan­ter. La danse conti­nue sous le kiosque ou dans un espace plus large. On ne se touche pas. On se suit. On s’affronte. On frappe des pieds sur le sol. Des jets de fumée masquent les sil­houettes qui réap­pa­raissent au son des ins­tru­ments.

Puis Jonas, le chan­teur de fado — ou fadis­ta — nous emporte dans cette tris­tesse douce-amère, ces déchi­re­ments, cette sau­dade por­tu­gaise, née dans les quar­tiers popu­laires de Lis­bonne, les ruelles étroites d’Al­fa­ma et Mou­ra­ria, chan­tée par les ouvrièr·es et les marins pour dire leurs peines, leurs espoirs et leurs rêves.

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Fado par José Vital Bran­co Mal­hoa (1855–1933).

Du fado, nous ne connais­sions que des voix fémi­nines, à com­men­cer par « sa reine », Ama­lia Rodrigues. Ce soir, nous l’entendons, chan­té par un homme. Nous ne com­pre­nons pas les paroles mais nous recon­nais­sons l’expression du fatum, de la fata­li­té qui conduit tan­tôt à la joie mais plus sou­vent à la dou­leur. La danse se fait aus­si impu­dique lorsqu’un des musi­ciens posi­tionne sa gui­tare hori­zon­ta­le­ment à hau­teur du pubis, manche dres­sé vers l’avant. On frôle le sacri­lège lorsque des dan­seurs crèvent les bal­lons de bau­druche noirs qui couvrent l’immense croix. Pschitt !

On sai­sit alors les rai­sons qui ont conduit les auto­ri­tés poli­tiques et catho­liques por­tu­gaises à cen­su­rer la forme dan­sée du fado au XIXe siècle.

Lorsque le rideau tombe, les artistes s’avancent vers le public et dans une lumière rouge, celle des lieux clan­des­tins où l’on conti­nuait à jouer le fado pen­dant la dic­ta­ture. Puis Jonas rend hom­mage à « la plus fadiste des chan­teuses fran­çaises », Édith Piaf, dont il entonne les paroles :

« Cet air qui m’ob­sède jour et nuit
Cet air n’est pas né d’au­jourd’­hui
Il vient d’aus­si loin que je viens
Traî­né par cent mille musi­ciens
Un jour cet air me ren­dra folle
Cent fois j’ai vou­lu dire pour­quoi
Mais il m’a cou­pé la parole
Il parle tou­jours avant moi 
Et sa voix couvre ma voix. »
Et le public de reprendre en cœur le refrain « Padam…padam…padam… »

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Jonas (à gauche) et Lan­der Patrick.

Bra­vo à Jonas, né à Lis­bonne en 1986, et Lan­der, né à Rio de Janei­ro en 1989, qui se sont ren­con­trés durant leur for­ma­tion aca­dé­mique à Lis­bonne, en 2010. Un duo de cho­ré­graphes dont la coopé­ra­tion rap­pelle le métis­sage ori­gi­nel du fado, issu de musique bré­si­lienne et d’in­fluences por­tu­gaises au cours des der­nières années de la colo­ni­sa­tion !

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